"Dès que j'ai recommencé à avoir des activités artistiques, je me suis senti mieux" : pour Ricardo, les visites au musée sont thérapeutiques
En état dépressif suite au confinement, le quinquagénaire a réussi à remonter la pente notamment grâce aux "Prescriptions muséales", un projet de la Ville de Bruxelles, en partenariat avec le service de psychiatrie du CHU Brugmann.

- Publié le 17-08-2024 à 19h00
- Mis à jour le 20-08-2024 à 10h34

En extase devant l'impressionnante statue de Saint-Michel terrassant le dragon, qui trône au deuxième étage de la grande salle du Musée de la Ville de Bruxelles, Ricardo a les yeux qui brillent. Bras croisés, le visage levé en direction du géant, ce Brésilien d'origine, installé en Belgique depuis une trentaine d'années, savoure manifestement ce moment. Son moment. "Saint-Michel terrassant le dragon, ça représente bien ma lutte contre mes démons intérieurs. Sortir de cet état de dépression a été pour moi une vraie bataille pour retrouver le goût à la vie, me tirer de l'abysse, voir à nouveau la beauté… Je me projette dans ce guerrier qui a vécu quelque chose de pas trop sympa", souffle-t-il en ébauchant un fier sourire. En état méditatif, il marque un court silence avant de s'exclamer les yeux toujours rivés sur l'œuvre d'art : "C'est beau quand même. Quel privilège de pouvoir être ici !".

Ce privilège, il le doit aux "Prescriptions muséales", un projet pilote de la Ville de Bruxelles mené en partenariat avec le service de psychiatrie du CHU Brugmann. "Suite à une visite au Musée des Beaux-Arts de Montréal, l'échevine de la Culture à la Ville de Bruxelles, Delphine Houba a pu voir les programmes de coopération santé et santé mentale de ce musée, nous explique la Dre Catherine Hanak, cheffe de Clinique de psychiatrie au CHU Brugmann. De retour, elle a eu l'idée de proposer, en partenariat avec notre service, ce projet pilote des "Prescriptions muséales", un programme innovant qui offre de nouveaux outils thérapeutiques aux patient(e) s en les accueillant dans certains musées de la capitale". Le concept en quelques mots : permettre à des patients d'accéder gratuitement à une liste de musées bruxellois dans le cadre de leur prise en charge psychologique ou psychiatrique.
Les dégâts psychologiques du Covid
Pour Ricardo, manifestement, la visite au musée de la Ville situé sur la Grand-Place de Bruxelles le remplit de joie. Le visage détendu et souriant, l'homme est dans son élément. Il faut dire que s'il a débarqué en Belgique, c'était à l'époque pour suivre en élève libre des études artistiques à la Cambre. Et donc, l'art sous de nombreuses formes – peinture, sculpture, architecture, photographie, céramique… -, cela lui parle. À le voir déambuler dans les salles de ce musée, prendre un peu de recul pour admirer ce tableau de la Grand-Place de Bruxelles en feu ou se pencher sur la magnifique maquette de la ville au XIIIe siècle, on comprend tout de suite que Ricardo est à mille lieues de ses soucis.
En effet, après un faisceau d'événements douloureux, le quinquagénaire a commencé à sombrer dans des idées noires. "Pendant la pandémie, ça a été un peu difficile pour moi, nous confie-t-il sobrement. Il y a eu le décès de mon frère au Brésil des suites du Covid, c'était une période assez triste. Et surtout, ce qui a été très pénible en ce qui me concerne, c'était l'isolement, le fait de ne plus avoir de contact social d'autant plus que ma famille n'habite pas en Belgique. Pendant trois mois, je n'ai vu que ma fenêtre… Je suis alors rentré dans une phase dépressive. Heureusement, j'ai pu me rendre compte que je présentais des symptômes dépressifs et que je devais me faire aider". C'est ainsi que Ricardo est arrivé dans le service de psychiatrie du CHU Brugmann.
Les bienfaits de l'art-thérapie
"J'ai eu la chance de tomber sur une très bonne équipe, poursuit l'artiste. J'ai fait un gros travail sur moi. Et dès que j'ai commencé à avoir à nouveau des activités artistiques, que ce soit en pratiquant moi-même (dessin, peinture, céramique…) dans des ateliers organisés à l'hôpital, en allant au cinéma, ou en faisant des visites de musées dans le cadre des "Prescriptions muséales", cela a progressivement été mieux pour moi. Grâce à l'art-thérapie, mes symptômes ont commencé à s'alléger d'une manière qui a impressionné tout le monde, et moi le premier. Il y a une libération d'endorphine et cela a considérablement réduit ma dépendance aux médicaments. Aujourd'hui, je ne prends plus qu'une dose minimale de Prozac. Je ne suis pas le seul dans ce cas. J'ai vu beaucoup d'autres patients pour qui des activités, culturelles mais aussi sportives, se sont avérées vraiment très bénéfiques pour leur santé mentale."

S'il a entre autres déjà visité la Garde-robe du Manneken-Pis et le Musée Mode et dentelle, en compagnie de son meilleur ami – car les "Prescriptions muséales" permettent d'être accompagné d'une personne -, Ricardo compte bien cocher toutes les autres cases des 14 musées à présent proposés dans ce cadre, dont celui des égouts. "Pour celui-là, j'attends d'avoir le nez bouché", plaisante-t-il.
Dans la deuxième phase du projet
À l'avant-garde de la prise en charge médico-culturelle, la Ville de Bruxelles annonçait récemment l'extension de ce projet pilote lancé en 2022 : vu les résultats favorables de l'expérience, de 5 musées rendus accessibles dans la première phase, on est à présent passé à 14 musées partenaires sur le territoire de la Ville de Bruxelles, dont Bozar, le Design Museum, le Palais du Coudenberg, le Musée de la Banque nationale de Belgique ou encore le Musée BELvue, notamment.
Depuis le 1er juin dernier en effet, le projet est entré dans une nouvelle phase avec des partenaires plus diversifiés. Du côté des lieux de soins, le programme est passé de 1 à 18 structures médicales aux profils divers : hôpitaux, centres de santé mentale, maisons médicales, plannings familiaux… Ces structures regroupent 160 prescripteurs et prescriptrices offrant une grande diversité de traitements thérapeutiques proposés et de pathologies prises en charge. "Cet élargissement est également accompagné d'améliorations telles que la possibilité de participer à une visite guidée en groupe ainsi qu'un renforcement de la médiation culturelle, permettant dès lors une prise en charge plus adaptée et personnalisée, précise-t-on du côté de l'échevinat de la culture de la Ville de Bruxelles. Par exemple, les personnes atteintes de la maladie d'Alzheimer bénéficieront particulièrement d'activités culturelles qui solliciteront la mémoire et les émotions, améliorant ainsi leur qualité de vie et leur bien-être".
Parmi les personnes prescriptrices, la Dre Catherine Hanak a soutenu l'initiative dès le début. "Dans cette deuxième phase du projet, nous allons étendre à d'autres secteurs que la psychiatrie et à d'autres "prescripteurs" que des psychiatres, comme les psychologues, les travailleurs sociaux, mais toujours sur la Ville de Bruxelles. La gériatrie, la neurologie, la revalidation cardiaque se sont aussi montrées intéressées", détaille la psychiatre.
Le pouvoir de la culture sur la santé mentale
Tout cela s'inscrit dans le contexte de prise de position actuelle sur le pouvoir de l'art et de la culture pour le bien-être et l'inclusion des personnes. "Que ce soit au niveau de l'Organisation mondiale de la santé ou au sein de l'Union européenne, des groupes travaillent sur le pouvoir de la culture sur la santé et le bien-être, poursuit la Dre Hanak. D'autre part, on observe aussi au niveau mondial un intérêt de la part des musées à jouer un nouveau rôle, à savoir devenir des lieux de bien-être et de mieux-être, et même ensuite des partenaires des systèmes de santé, et notamment de santé mentale. En d'autres mots, ils sont amenés à devenir des espaces de coexistence et de rencontre où les personnes de la diversité et/ou en situation de vulnérabilité après des troubles physiques ou psychiques sont bien accueillies".
Dans le cadre des "Prescriptions muséales", les visites au musée, avec possibilité d'être accompagné d'une personne, se font de manière anonyme. Après chaque visite, il y a un débriefing avec l'équipe du service de psychiatrie. "C'est très important que les personnes puissent être accompagnées de la personne de leur choix, voire d'un ergothérapeute ou d'un psychothérapeute, et alors intégrer cela dans des activités par exemple à médiation artistique, au Centre de jour avant ou après la visite, souligne la spécialiste. L'idée est ensuite de récolter le feed-back". Peut-on considérer que c'est l'art-thérapie ? "Difficile à dire, répond la psychiatre. Disons que c'est une activité à médiation artistique. Et pour l'ensemble des soins, on en espère un effet adjuvant et facilitateur pour le reste des soins en santé psychique".

À qui cela s'adresse ?
À savoir à quels types de patients proposer ces "Prescriptions muséales", la cheffe de clinique répond : "Pour ma part, je l'ai proposé à toute personne qui n'était pas en phase aiguë, sans faire de discrimination ou de tri dans ma patientèle de consultation. Mais disons que c'est vraiment approprié pour les personnes qui ont atteint le stade où elles vont mieux. Quant aux types de pathologies, personnellement je suis davantage les patients qui ont des troubles de l'humeur ou des addictions, mais cela s'adresse également aux personnes en burn-out, ou tout autre trouble psychique, comme, des psychoses, de l'anxiété, un choc post-traumatique, un trouble du spectre autistique… S'il faut définir la place des "Prescriptions muséales", je dirais que c'est un adjuvant global aux autres traitements. Pour les personnes qui n'ont pas forcément l'envie ou la capacité d'être acteur d'une activité artistique, et qui n'en retireraient de ce fait pas un égal plaisir, être spectateur peut contribuer à leur mieux-être".

"Quand on ressent du bien-être, quand on se sent mieux, on modifie favorablement la neurochimie du cerveau, on libère par exemple de la dopamine qui est la molécule du plaisir et de la récompense, commente la psychiatre. C'est valable aussi pour une sortie au cinéma ou quand on regarde une épreuve sportive aux JO".
Pour preuve, la Dre Hanak nous livre les retours des participants, avec les effets positifs. En voici quelques-uns. Les personnes qui ont participé au programme des "Prescriptions muséales" disent : "J'ai eu de l'angoisse d'y aller, mais ils étaient très gentils et accueillants" ; "Je suis de bonne humeur quand j'y pense ; jamais je n'y aurais été sans le programme" ; "Mon fils était content de cette sortie avec moi ; il voit que je vais mieux" ; "Certains de ces artistes ont eu des vies difficiles ; j'ai ressenti cela dans leurs œuvres" ; "Cela m'a donné envie de continuer" ; "Les visites donnent l'inspiration et l'envie de s'y remettre".
Quant aux effets négatifs, la liste est courte. "Néant, selon Catherine Hanak. Et cela mérite d'être mentionné parce que dans la gamme des traitements adjuvants en vue du mieux-être, il en existe qui, finalement, peuvent se révéler être parfois involontairement néfastes. Ici, avec les "Prescriptions muséales", non seulement cela n'a pas l'effet négatif, mais cela ne perturbe en aucune façon les traitements existants. Participer à ce type d'activité n'implique pas de les stopper. Cette activité ne peut pas les perturber. Et si les personnes ne sont pas intéressées, elles déclinent et ne se rendent pas au musée. Ce n'est pas grave. C'est aussi simple que ça".

Cet article s'inscrit dans le cadre d'une série été :
Des prescriptions particulières pour un mieux-être
Pour soulager voire soigner certains maux, dont les troubles mentaux, combattre le stress, sortir d'une dépression ou d'un burn-out, certains médecins prescrivent des approches thérapeutiques complémentaires, précieuses, sinon salutaires.
Après les "Prescriptions muséales", viendront la zoothérapie suivie des "Prescriptions nature".