"En zoothérapie, l'animal est vraiment perçu comme un collègue, un réel partenaire d'intervention et n'est certainement pas perçu comme un outil"
Entre Mélissa, Kyllian et Tiloup s'opère la synergie triangulaire d'une thérapie assistée par l'animal. Reportage lors d'une séance dans une maison médicale située à Erpent.
- Publié le 19-08-2024 à 11h43
- Mis à jour le 22-08-2024 à 08h54

Derrière la porte qui va s'ouvrir, Tiloup, une femelle berger australien de 3 ans et demi trépigne d'impatience, sautille en poussant des petits aboiements aigus, comme pour signaler qu'elle, elle est prête. Prête à la séance de zoothérapie qui va se tenir dans la maison médicale pluridisciplinaire Pédia + située à Erpent, dans la région namuroise.
Ce jour-là, en fin d'après-midi, c'est Kyllian qui débarque dans son survêt Nike, violet de la tête aux pieds. La dégaine d'un ado de 16 ans, cool, une bonne bouille sous des cheveux blonds bouclés qui cachent quelque peu son regard. Un tantinet nonchalant, le jeune homme de Faulx-les-Tombes est, lui aussi, impatient de vivre cette séance de zoothérapie en compagnie de Mélissa Snauwaert, assistante en psychologie clinique et zoothérapeute, et sa partenaire à quatre pattes avec laquelle l'adolescent a déjà fait connaissance.

Il faut dire que la jeune femme, enseignante en zoothérapie et éducatrice en comportement canin, a tout pour mettre à l'aise : avenante, douce, souriante, elle est "trop contente" de voir le jeune homme, qui est actuellement placé par le juge dans un foyer. "Si tu es d'accord, on va se mettre sur le tapis, propose Mélissa à Kyllian qui acquiesce, ôte ses baskets et s'assied aussitôt pour se trouver à hauteur de… chien. Aujourd'hui, j'avais envie qu'on aborde les émotions. Tu es d'accord ?". Le jeune n'est pas contraire. Tiloup s'exprime à son tour et à sa façon. "Tu crois qu'elle a faim ? On lui donne une croquette ?".
Le contact entre l'animal et le jeune est établi. Entre-temps, Mélissa a équipé sa chienne d'un manteau d'intervention sur lequel sont "scratchées" des images illustrant des émotions. Le jeu s'appelle "Les cartons des sensations physiques". La fondatrice d'Anim'Moi – une compagnie qui offre des services de zoothérapie et des animations assistées par l'animal – propose à Kyllian de piocher, parmi toutes celles accrochées sur le dos et les flancs de Tiloup, les quatre émotions dans lesquelles il se retrouve plus particulièrement. Agenouillé, l'ado prend son temps pour opérer la sélection. Il choisit "avoir un nœud dans l'estomac", "avoir une boule dans la gorge", "avoir le cœur qui bat comme un tambour" et "avoir un pincement au cœur". Un par un, chaque carton fait alors l'objet d'une analyse et interprétation. "Pourquoi un nœud dans l'estomac ?", interroge Mélissa. "Parce que c'est ce que j'ai ressenti avant de venir ici, j'étais un peu stressé".

Et ce n'est pas un hasard si Kyllian a sélectionné ce carton, lui qui est précisément venu ici pour une problématique de gestion du stress et d'estime de soi. Après petite discussion sur le sujet, la zoothérapeute enchaîne avec le carton suivant : "Tu te rappelles la dernière fois que ton cœur a battu comme un tambour ?"."Oui, c'est quand j'ai rencontré ma copine", sourit le jeune homme qui "joue le jeu" et se livre en toute confiance à sa zoothérapeute qui ne manque pas de le "remercier pour son partage". D'autres exercices suivront toujours en présence de Tiloup, dont la participation s'avère plus ou moins active, selon les circonstances et les besoins.
L'animal est perçu comme un collègue
"La zoothérapie, c'est la thérapie assistée par l'animal, explique Mélissa Snauwaert. C'est une modalité d'intervention. Au même titre qu'une ergothérapeute, un kinésithérapeute, une logopède, un psychologue, un neuropsychologue, une infirmière, une assistante sociale, un éducateur spécialisé,… on va travailler dans notre domaine respectif, avec la formation qu'on possède déjà, auprès de notre patientèle ou de notre clientèle, mais en ajoutant l'animal dans nos interventions et dans nos façons d'intervenir. On est systématiquement 3. En zoothérapie, l'animal est vraiment perçu comme un collègue, un réel partenaire d'intervention et n'est certainement pas perçu comme un outil. Il permet de faire le lien entre le thérapeute et le patient. Le rôle du thérapeute à ce moment-là sera de venir nourrir ce lien entre les 3 participants. C'est ce qu'on appelle la synergie triangulaire".

Et de fait, c'est exactement ce qui se déroule sous nos yeux. Quand l'assistante en psychologie clinique et zoothérapeute invite cette fois son jeune patient à identifier, parmi plusieurs propositions, les 5 besoins essentiels à ses yeux, le jeune classe, par ordre d'importance, les besoins de faire confiance, être écouté, être aimé, aimer et lâcher prise. Au pied des deux protagonistes, Tiloup paraît plus passif mais semble à l'écoute. Quoi qu'il en soit, c'est une présence apaisante et sans jugement. Au troisième exercice, la participation de la chienne se fait plus active. À chacun des trois acteurs de prendre 30 secondes durant la posture de yoga affichée sur la face du dé qui vient d'être jeté. En l'occurrence des abdos pour l'ado qui aura pour mission de maintenir Tiloup dans la position la plus proche de celle dont le sort a décidé.
L'occasion précisément de se demander comment on éduque les animaux à la zoothérapie. "La réponse que je donne souvent est qu'il ne s'agit pas tant d'éduquer mais de désensibiliser, rectifie Mélissa Snauwaert. Dans notre profession, on parle d'ailleurs de la désensibilisation. Il va falloir apprendre à connaître les animaux avec lesquels on a envie de travailler, leurs besoins, leurs limites ainsi que leurs fonctionnements. On va alors les choisir et les sélectionner en fonction de ce qu'on a envie d'amener en zoothérapie". Un exemple ? "Ce serait de penser que lorsque l'on souhaite recevoir de la zoothérapie, on va avoir envie de caresser l'animal, pour qu'il soit au contact de l'humain. Donc on ne va pas aller chercher un animal qui est super craintif et qui déteste le contact physique avec un humain parce que cela le fait paniquer et l'animal sera en état de stress. On veut toujours et avant tout respecter le bien-être de l'animal et respecter ses besoins, ses envies et ses limites".
Kyllian l'a bien compris. Quand la femelle berger australien fait mine de se reposer, on la laisse. Si elle manifeste son désir de participer, on l'inclut dans le processus. Envie d'une croquette ? Elle la reçoit aussitôt. Entre les trois, le dialogue est installé.
À intégrer dans la prise en charge thérapeutique
"La particularité de la zoothérapie, c'est qu'elle puisse être intégrée dans le plan de soins et dans l'équipe pluridisciplinaire, explique la praticienne. Par exemple, une logopède qui exerce la zoothérapie est donc logopède et à la fois zoothérapeute. L'idée, ce sera vraiment que, au même titre qu'une 'logo' plus traditionnelle, elle puisse faire partie des intervenants extérieurs et qui sont autour de l'enfant, du jeune ou de l'adulte pour l'aider dans son mieux-être. Elle va donc être contactée et invitée à la table de discussion, aux concertations, elle va pouvoir partager ce qu'elle travaille".
Il faut voir la zoothérapie comme une intervention sur du long terme. Le ou la zoothérapeute va rédiger un plan d'intervention zoothérapeutique et définir les objectifs à court, moyen et long terme, puis procéder à des évaluations, des réévaluations des objectifs en fonction de l'évolution de l'enfant et de ce qui doit être travaillé. Il ou elle va sélectionner l'animal et construire la séance avec des jeux, avec des outils, avec du matériel où l'animal sera intégré en tout temps et toujours dans le but de répondre à des objectifs thérapeutiques visés.

Quant à savoir à qui s'adresse cette approche, "globalement, la zoothérapie peut s'adresser à tout un chacun, que ce soit des personnes qui ont de l'anxiété, du stress, en état dépressif, avec des challenges de santé mentale, qui présentent des déficiences intellectuelles ou un trouble du spectre autistique, énumère entre autres Mélissa Snauwaert. La principale réelle contre-indication, ce serait que la personne n'aime pas les animaux. Les allergies seraient potentiellement une autre contre-indication".
L'animal est un vrai miroir
Alors en quoi la zoothérapie peut-elle faire la différence dans un processus thérapeutique ? "Ce que l'on observe beaucoup, par exemple, avec des enfants ou des adolescents qui présentent des troubles de comportements ou des troubles d'opposition, c'est que ce mécanisme d'opposition disparaît complètement ou presque, par la simple présence de l'animal, illustre la thérapeute. Il y a aussi le fait que l'animal est un vrai miroir et fait refléter beaucoup de choses. Pour certaines personnes qui ont parfois du mal avec les codes sociaux, les habiletés sociales, le fait de devoir apprendre à lire un animal, c'est beaucoup plus concret et c'est beaucoup plus facile. Il n'y a pas autant de détours que face à un autre être humain, donc c'est beaucoup moins confrontant, c'est plus vrai, plus juste".
"Il faut savoir aussi que la présence de l'animal vient immédiatement activer notre cerveau émotionnel qui est le cerveau limbique, complète Mélissa. On est dans les émotions, les souvenirs, notre vécu et c'est très concret. On observe moins le besoin d'être sur un mode plus défensif, un mode de protection, et donc cela ouvre vraiment les portes du travail thérapeutique. L'animal et la présence de l'animal changent vraiment la donne. Une logopède plutôt traditionnelle qui voit des progrès avec son patient lorsqu'elle travaille les troubles du langage par exemple. Si elle se forme à la zoothérapie et qu'elle amène son animal en séance en imaginant celle-ci autour de l'animal, on constate que les progrès sont beaucoup plus rapides avec une motivation beaucoup plus importante. Les résultats sont incroyables. J'insiste aussi sur l'importance du fait que la zoothérapie, c'est un vrai métier. Il devrait donc y avoir l'obligation de se former en choisissant une formation de qualité, avec des valeurs qui respectent en tout temps les animaux. C'est super important".
À Kyllian le mot de la fin : "Je me sens déstressé. C'était trop bien !". Mission accomplie.

Pour en savoir plus sur la zoothérapie
Le 22 septembre prochain sortira en librairie "Zoothérapie", L'animal, une révolution dans le domaine du soin (Ed. Guy Trédaniel, 19,90 €). Cet ouvrage co-écrit par Audrey Desrosiers et Mélissa Snauwaert, nous fait entrer dans le monde merveilleux de la thérapie animale. Histoire de découvrir comment un lapin, un chiot, un cheval ou même un alpaga peuvent devenir de véritables agents de guérison. Après 15 ans d'une carrière à explorer les différentes possibilités qu'offre la zoothérapie, Audrey Desrosiers aborde dans cet ouvrage les recherches et les étonnantes percées dans ce domaine. Elle y relate aussi les revers comme les moments de grâce de son travail. Dans son style très personnel, elle présente divers outils zoothérapeutiques efficaces et originaux, tout en faisant un survol de leurs effets positifs sur la santé globale : une meilleure expression des émotions, une réduction des tensions, une amélioration de la condition physique, entre autres bienfaits.
Qu'elle s'adresse aux personnes avec des troubles du comportement, atteintes de démence ou souffrant du syndrome de Gilles de la Tourette, qu'il s'agisse de nouveaux arrivants, de jeunes en retard de langage, d'étudiants universitaires souffrant de l'anxiété de performance, la zoothérapie est de plus en plus utilisée en établissements (écoles, hôpitaux, etc).

Des prescriptions particulières pour un mieux-être
Pour soulager voire soigner certains maux, dont les troubles mentaux, combattre le stress, sortir d'une dépression ou d'un burn-out, certains médecins prescrivent des approches thérapeutiques complémentaires, précieuses, sinon salutaires.
Dans cette série d'été, après les "Prescriptions muséales" et la zoothérapie suivront les "Prescriptions nature".