Une nouvelle génération de pesticides qui divise: "Nous devrions revoir la réglementation pour mieux prendre en compte leurs spécificités"
Les pesticides à ARN interférents pourraient transformer l'agriculture en ciblant uniquement les nuisibles. Mais ces promesses sont-elles réalistes face aux risques pour la biodiversité et la santé humaine ?
- Publié le 19-09-2025 à 14h05

Depuis quelques années, une nouvelle génération d'insecticides intrigue autant qu'elle inquiète : les pesticides à ARN interférents. Présentés par certains comme une alternative plus ciblée et plus respectueuse de l'environnement que les produits chimiques traditionnels, ils suscitent néanmoins de nombreuses interrogations sur leurs effets réels sur la biodiversité et la santé humaine.
"Contrairement aux pesticides classiques, qui agissent sur la physiologie de l'insecte en bloquant, par exemple, son système nerveux, les pesticides à ARN interférents agissent à la source, au niveau génétique. Ils empêchent la production de protéines essentielles à la survie ou au développement de l'insecte", explique Kristof De Schutter, chercheur en sciences agricoles à l'Université de Gand.
Concrètement, ces produits reposent sur un mécanisme naturel présent chez la plupart des organismes vivants : l'ARN interférence. Lorsqu'une cellule rencontre un fragment d'ARN qui correspond à un gène, elle bloque l'expression de ce dernier. Les scientifiques utilisent ce processus pour "désactiver" des fonctions vitales chez des insectes nuisibles. Deux grandes méthodes dominent aujourd'hui : "soit pulvériser directement les molécules sur les cultures, soit créer des plantes génétiquement modifiées qui produisent elles-mêmes ces fragments d'ARN", précise le chercheur.
Cibler les ravageurs, épargner les abeilles
L'un des arguments phares avancés par les promoteurs de cette technologie est sa précision. Là où un pesticide chimique peut tuer aussi bien les nuisibles que les insectes utiles comme les pollinisateurs, l'ARN interférant promet de frapper uniquement la cible choisie. "On peut concevoir un ARN qui n'affecte qu'une espèce ciblée, sans toucher les ennemis naturels du ravageur. Cela permet de combiner ces produits avec la lutte biologique", souligne Kristof De Schutter.
Cette promesse est renforcée par un autre avantage potentiel : la biodégradabilité. "Ces molécules d'ARN sont naturellement présentes dans l'environnement et biodégradables : elles ne s'accumulent pas dans le sol ou l'eau. Si elles sont bien conçues, l'impact sur la biodiversité et sur les pollinisateurs devrait rester limité voire nul", avance notre interlocuteur.
Mais la réalité pourrait être moins simple. Certains scientifiques s'inquiètent pour leur part du risque d'effets "hors cible" : des fragments d'ARN pourraient théoriquement interagir de manière intempestive avec d'autres espèces que celles visées, avec des conséquences difficiles à anticiper.
Pas un produit miracle
Outre la spécificité, ces nouveaux pesticides ne sont pas exempts de limites. Leur efficacité, d'abord, n'est pas immédiate. "L'action de ces produits est plus lente que celle des pesticides chimiques : il faut deux à cinq jours avant d'observer les premiers effets, le temps que la protéine déjà présente dans l'insecte soit dégradée", note Kristof De Schutter. Dans des contextes d'infestations massives dans les champs, cette latence pourrait poser problème.
Autre défi : la résistance. Les insectes finissent souvent par s'adapter aux pesticides déployés contre eux. Dans le cas présent, toutefois, la combinaison de différentes approches pourrait retarder ce phénomène. "Utiliser deux modes d'action différents, par exemple un pesticide classique et un pesticide à ARN interférent, réduit fortement le risque d'apparition de résistances", souligne le chercheur. Dans ce scénario, l'usage de pesticides classiques ne disparaîtrait donc pas complètement mais il serait considérablement diminué.
Santé humaine : risque négligeable ?
Les inquiétudes ne concernent pas seulement la biodiversité et l'efficacité. Nombreux sont ceux qui s'interrogent sur d'éventuels risques pour la santé humaine. Selon Kristof De Schutter, les évaluations réalisées jusqu'ici sont rassurantes : "Lors de la procédure réglementaire pour le Calantha, produit pulvérisable de GreenLight Biosciences, des tests de toxicité aiguë par ingestion, inhalation et contact cutané ont été réalisés. Les résultats, complétés par des études de dégradation, suggèrent que le risque pour la santé humaine est négligeable."
Reste une question : la perception du public. Après les controverses autour des OGM, l'idée de manipuler les gènes des insectes ravive certaines craintes, même si la technologie n'implique pas forcément de modifications héréditaires transmissibles.
Déjà sur le marché… mais pas en Europe
Si la technologie d'ARN interférence semble prometteuse, elle n'en est plus tout à fait à ses débuts. "Deux produits sont déjà sur le marché : un maïs transgénique de Bayer, conçu contre un ver des racines, et un produit pulvérisable de GreenLight Biosciences contre le doryphore de la pomme de terre. Tous deux sont autorisés aux États-Unis et au Canada mais pas en Europe", rappelle Kristof De Schutter.
Comme avec les OGM, le Vieux Continent reste prudent. "En Europe, les produits à ARN interférents sont évalués comme des pesticides classiques. Mais les tests actuels ne sont pas toujours adaptés à ce nouveau mode d'action. Nous devrions revoir la réglementation pour mieux prendre en compte leurs spécificités", estime le chercheur.
Cette situation reflète une tension plus large : l'UE, attachée au principe de précaution, se distingue des États-Unis dans l'adoption de nouvelles biotechnologies. Une approche que certains scientifiques saluent au nom de la prudence mais que d'autres critiquent, y voyant des occasions manquées d'être compétitifs sur le plan de l'innovation.
Un pas vers une agriculture durable ?
Entre promesses et incertitudes, l'avenir des pesticides à ARN interférents demeure ouvert. Pour certains, ils pourraient incarner une rupture vers une agriculture plus raisonnée, moins dépendante de cocktails chimiques. Pour d'autres, ils risquent au contraire d'entretenir une dépendance aux intrants technologiques poussés par l'industrie agroalimentaire, au détriment d'approches plus écologiques.
Kristof De Schutter, lui, se montre prudemment optimiste : "Je pense que les pesticides à ARN interférents représentent un progrès vers une agriculture plus durable. Mais ils ne doivent pas être utilisés seuls : ils doivent s'inscrire dans une approche intégrée de gestion des ravageurs, combinée à d'autres méthodes."