Pourquoi reconnaît-on "We Will Rock You" dès les premières secondes, même très mal joué?
Bouger ensemble au rythme de la musique, frapper dans les mains ou chanter en chœur : ces gestes simples et universels sont au cœur de la vie sociale. Mais comment notre cerveau reconnaît-il les rythmes et les produit-il ? Une étude de l'UCLouvain répond à la question.

- Publié le 26-09-2025 à 00h01

Vous reconnaissez dès les premières secondes le "boom boom clap" de We Will Rock You de Queen, ou le "ta da da, ta da da" de Jingle Bells, même mal chanté ou joué vaille que vaille ? Vous pouvez remercier (ou pas !) votre cerveau. Nos neurones sont en effet "cablés" pour réaliser cet exploit depuis le plus jeune âge, comme les nouveaux travaux de Sylvie Nozaradan, musicienne et neuroscientifique, permettent de l'établir. L'objectif de cette professeure à l'UCLouvain: comprendre comment le cerveau humain, encore très méconnu, perçoit et produit des rythmes musicaux.

"Lorsqu'on entend un rythme (une structure temporelle dans la musique), la manière dont une musique va utiliser ce rythme ou des musiciens ou des danseurs vont le réaliser, va varier. Les conditions d'écoute peuvent aussi changer, tout comme le timbre des instruments, le rythme peut être réalisé de manière imprécise… Cela fait partie de la performance musicale", décrit Sylvie Nozaradan. Mais notre cerveau doit pouvoir y réagir, gérer cette diversité des inputs rythmiques qui vont lui parvenir."
Distorsion du rythme
Dans une nouvelle étude, elle montre, que malgré ces innombrables variations dans les rythmes entendus, reçus et traités par notre cerveau, celui-ci va réussir à capter ce qui est commun à ces divers rythmes et les associer à des sortes de "catégories". En d'autres termes, le cerveau va reconnaître automatiquement et spontanément ces informations rythmiques et les associer à des représentations utiles dans la vie de tous les jours, comme comment réagir concrètement à ces musiques.

En pratique, les chercheurs ont suivi des sujets écoutant des rythmes sous électroencéphalogramme, afin de capter en temps réel l'activité cérébrale, comme une radio. Ils se sont rendu compte que le cerveau réalisait une sorte de "distorsion" du rythme réel entendu pour le faire correspondre à un rythme de "référence" déjà connu, conservé dans la mémoire. Ensuite, ce message issu de cette distorsion peut être utilisé par le cerveau pour générer des mouvements en rythme. "C'est le cerveau qui va envoyer les commandes motrices et c'est ce phénomène de distorsion qui pourrait expliquer pourquoi on parvient à bouger à la bonne fréquence."
Le cerveau pulse au rythme de la musique
Etonnant également : le rythme mythique "boom boom clap" de "We Will Rock You", qui est utilisé à peu près de manière identique au début de "Jingle Bells", fait en outre partie des quelques rythmes musicaux "universels", donc utilisés dans toutes les cultures identifiées à travers la planète. Le beat ou rythme de métronome (ou encore le fait de simplement taper dans les mains à un concert), est lui aussi l'un de ces rythmes universels.
Dans de précédentes recherches, Sylvie Nozaradan a montré que le cerveau "pulse" en temps réel à la même fréquence que le beat. Nos neurones sont donc capables de se synchroniser au rythme de la musique, et notre corps s'aligne – aidé en cela par le fait que le cerveau "déforme" les rythmes entendus pour les faire rentrer dans un "tiroir" de référence — pour traduire cela en mouvement…

Et ces capacités sont très précoces : "nos observations de l'activité cérébrale de nourrissons de 6 mois montrent une pulsation du beat renforcée, comme ce qu'on retrouve chez l'adulte. Il y aurait donc bien des prédispositions de notre cerveau, des prédispositions neurobiologiques qui favoriseraient notre perception de rythme", souligne la neuroscientifique.
Le rythme dans la peau... Ou pas
Et de détailler : "Nous disposerions d'un socle de base de catégories rythmiques communes à travers les cultures. Ces patterns rythmiques vont être utilisés comme des briques pour la transmission et l'apprentissage de la musique ou la danse. Au-dessus de ce socle, se superposeraient des variations, c'est-à-dire des catégories rythmiques supplémentaires qui peuvent changer d'une culture à l'autre. Ce socle de base de catégories rythmiques semble nous indiquer qu'il y a des prédispositions neurobiologiques dans notre cerveau qui nous mènent à produire et à percevoir ces catégories rythmiques de préférence par rapport à d'autres catégories rythmiques. Mais en même temps, l'effet de l'expérience culturelle est telle que la culture peut modeler très fortement ce socle de base".
Comment expliquer cependant que certaines personnes n'ont pas le "rythme dans la peau" ? Les scientifiques font l'hypothèse que cette incapacité individuelle "est liée à une différence dans la structure même du cerveau ou encore à une différence dans la connexion des aires cérébrales entre elles, de sorte que ce qui est traité comme information rythmique n'est pas transmis aux aires motrices pour ensuite produire les mouvements de manière spontanée".
De manière générale, être capable de s'agiter et de chanter en rythme au son de la musique serait en tout cas une question de survie pour l'espèce humaine : "Les comportements musicaux se retrouvent dans toutes les cultures. Au niveau de l'évolution par sélection naturelle, les rythmes ont probablement une fonction : un effet de cohésion sociale, de ciment social. C'est la raison pour laquelle on va très souvent trouver de la musique dans n'importe quel anniversaire, fête ou célébration à travers les cultures".