Le président de Tubize: "La D1? Un poison que je boirais volontiers"
Tubize est en tête de la D2. Avec comme objectif un retour en Pro League... Rencontre avec Chimbun Park, le président coréen de Tubize.
- Publié le 03-12-2015 à 18h46
- Mis à jour le 04-12-2015 à 11h09

Tubize est en tête de la D2. Avec comme objectif un retour en Pro League... Chimbun Park, son durum avalé sur un coin de table, est souriant. En quinze mois, le président délégué de Tubize se débrouille en français. Assez pour faire les présentations mais l'homme fort de Sportizen en Belgique est bien plus à l'aise en anglais.
En une petite heure, le Sud-Coréen va expliquer pourquoi sa société qui, entre autres, est impliquée dans le tennis, le golf, le snowboard ou le baseball, s'est intéressée à ce club du Brabant wallon qui, après une aventure d'une saison en D1, semblait promis à un avenir un peu terne en D2. Désormais leader de son championnat, l'AFC locale est même en passe de retenter sa chance au faîte de la hiérarchie footballistique belge alors que la réforme pour la saison prochaine du championnat a rendu cruciaux pour la plupart des clubs ces prochains mois.
Chez Sportizen, qui a eu l'idée d'acheter un club de foot ?
"Shim Chankoo, mon boss chez Sportizen, et moi. La première fois que nous en avons discuté doit remonter à sept ans. Nous parlions de la possibilité de reprendre un club de foot européen pour promouvoir les joueurs du championnat sud-coréen. Parce que nous pensons que le niveau du foot dans notre pays n'est pas si mauvais mais qu'il n'y a pas assez d'opportunités pour que les joueurs sud-coréens montrent leurs capacités aux scouts européens. Seuls ceux qui sont repris en équipe nationale peuvent montrer leurs capacités. Mais c'est très limité puisque les places sont chères. À ce moment-là, nous avons décidé de faire une étude de faisabilité parce que nous sommes des businessmen. Nous ne pouvons pas dépenser de l'argent en pure perte. Cela a pris peut-être un an pour la mener à bien et elle fut concluante. Nous nous sommes donc lancés à la recherche d'un club sain. Nous avons prospecté en Belgique, au Portugal, en Tchéquie ou encore en Hongrie."
Pourquoi avoir finalement opté pour la Belgique ?
"Globalement, il y a trois raisons. Premièrement, tout le monde sait que la Belgique est le centre de l'Europe. Cela signifie qu'il est facile pour les scouts européens de venir voir nos joueurs. Deuxièmement, il n'y a pas de quotas en terme de nationalité. Un club belge peut aligner le nombre d'étrangers qu'il désire. En équipe première ou chez les jeunes. Troisièmement, mon boss et moi avons visité la Belgique et les autres pays plusieurs fois et nous avons trouvé que les gens, les circonstances, l'environnement étaient favorables, amicaux. En gros, nous avons eu un bon feeling."
Et pourquoi précisément Tubize ?
"Je ne peux pas parler des autres clubs mais comparativement à ceux-ci, Tubize est bien équipé. Par rapport à des clubs de division 2 ou même de division 1. En plus, leurs dirigeants sont des gentlemen. Nous avons été très bien accueillis. Et par dessus tout, ils sont restés très raisonnables. Nous voulions prendre la direction d'un club de division 2. Si nous avions opté pour un club de division 1, je pense qu'il aurait été difficile pour moi d'accroître sa valeur."
Quel était le prix du club ?
"Je ne peux pas répondre à cette question."
Pourquoi ?
"C'est un secret. Nous avons signé avec les anciens propriétaires - Raymond Langendries, Jean-Marie Delzelle et une société d'investissement - une clause de confidentialité."
Vous devez faire de l'argent, mais les anciens dirigeants vous ont également demandé des garanties au niveau du club ?
"Pour MM. Langendries et Delzelle, l'argent n'était pas le plus important. Une autre société asiatique leur a formulé une offre, qui, je le pense, devait être supérieure à la nôtre, mais ils l'ont repoussée. Ils voulaient avoir confiance. Nous leur avons montré comment nous pouvons travailler. Et quels sont nos objectifs et comment nous pouvons collaborer. Nous les avons convaincus que nous pouvions réussir ici."
Pour l'instant, il n'y a pas beaucoup de joueurs sud-coréens dans l'effectif. Sur une échelle, à quel niveau êtes-vous de l'objectif que vous vous êtes fixé ?
"Avant de répondre, je dois mettre un préambule : les circonstances ont changé. La Ligue a réformé le championnat. C'est un moment important pour nous. Cette saison n'est donc pas normale; elle est même exceptionnelle. Face à cette réforme inattendue, pour notre survie, nous n'avons pas le choix, nous devons nous adapter."
Votre objectif est de finir parmi les huit premiers pour être, au minimum en D1B. Si vous échouez, que se passera-t-il ?
"Nous y avons pensé. Nous avons réfléchi à toutes les possibilités. Dans le pire des cas, nous rejoignons la D1 amateur. Nous avons trouvé des solutions pour survivre dans ce cas-là. Avec une académie de jeunes. De toute façon, nous resterons à Tubize. Ce ne serait pas un problème si nous sommes promus en D1A ou en D1B. La première serait le mieux mais je pense que rejoindre la D1A serait un poison. Mais j'aimerais le boire…"
Si vous rejoignez la D1, vous devrez injecter de l'argent.
"Oui. Sportizen est prêt pour ça."
Sportizen vous a donné une enveloppe pour acheter des joueurs en janvier ?
"Oui, de façon raisonnable. C'est le bon moment pour rejoindre la D1."
Qui sont, sportivement, vos adversaires les plus solides ?
"Eupen. Nous venons de battre les germanophones, mais nous avons eu de la chance. Le Cercle, l'Union, l'Antwerp et Eupen ont un niveau assez similaire au nôtre."
Qu'est-ce qui fera la différence ?
"Préserver nos joueurs des blessures. Nous nous battons contre ça."
Colbert Marlot ne vous a pas demandé de nouveaux joueurs ?
"Ce n'est pas son style. Il ne nous demande pas ça. Il ne l'a jamais fait."
"L'adaptation est difficile"
Si le passage de Seol Ki-hyeon au début des années 2000 à l'Antwerp et à Anderlecht fut une réussite, le Sud-Coréen n'a pas ouvert une brèche dans laquelle nombre de ses compatriotes se seraient engouffrés.
Sportizen n'a pas de relation privilégiée avec un club en particulier en Corée ?
"Pas avec un seul, avec plusieurs. Nous devons échanger des choses, les partager entre Tubize, Sportizen et les clubs coréens. C'est difficile pour les clubs coréens de vendre leurs joueurs en Europe. Peu de scouts viennent en Corée du Sud. Et même quand ils viennent, il est difficile pour eux d'évaluer le vrai niveau des joueurs. Parce qu'ils ne connaissent pas le niveau du Championnat. C'est donc presque impossible. Les clubs le savent, c'est pour ça qu'ils veulent collaborer avec nous."
Les joueurs coréens, en plus, gagnent bien leur vie chez eux. Cela doit donc être difficile de les faire bouger.
"Ils sont mieux payés qu'en Belgique. Mais certains veulent avoir du succès en Europe. Parce que c'est la référence. C'est un rêve. Et certains veulent le réaliser."
Tubize serait une étape pour aller en Angleterre, en Italie,… La Pro League ne fait pas rêver.
"Si, elle peut. Anderlecht, le Standard, Bruges, pourquoi pas ? Pas pour tous mais pour certains, oui."
L'adaptation est facile ?
"Non. Il faut apprendre la langue. Non, les langues, avec le néerlandais. C'est un pays compliqué."
Quelle fut votre plus grande surprise en vous installant ici ?
"En fait, il n'y en a pas eu. J'étais préparé depuis assez longtemps. Quand j'ai étudié le pays, ce qui m'a le plus étonné, c'est que le pays soit séparé en deux."
Et pour votre femme, qui n'était pas préparée ?
"Pour ma femme et mes enfants, c'était l'hiver. Pas parce qu'il est spécialement froid mais parce qu'on peut passer plusieurs jours sans voir le soleil. Cela n'arrive pas en Corée."
Sportizen est ici pour faire de l'argent. Vous en gagnez pour l'instant ?
"Nous investissons. Nous grandissons à la vitesse planifiée."
Quel est le rôle de Kim Eun-Jung, un jeune retraité du foot, star en Corée ? N'est-il pas venu pour aider les joueurs asiatiques à s'adapter ? Mais s'il n'y en a pas pour l'instant…
"Il aide les jeunes joueurs coréens. Il a de l'expérience. Il leur explique quoi faire, comment faire, quand faire. Il doit arranger les différentes façons de penser, de philosophie et de méthodologie entre les deux footballs. J'ai constaté qu'il y en avait pas mal."
Par exemple ?
"En Corée, la plupart des clubs donnent deux entraînements par jour. L'un le matin, l'autre l'après-midi. Un est physique et est très dur. En Belgique, les jeunes doivent aller à l'école. Ils ne s'entraînent qu'une fois par jour. La fréquence d'entraînement est différente."
Vous êtes plus professionnels en Corée ?
"Je ne pense pas. Ils essaient d'injecter plus de compétences dans les joueurs, mais je ne pense pas que ce soit une bonne idée. Il n'est pas facile pour eux de s'adapter ici. Ils connaissent beaucoup de difficultés. La plupart d'entre eux sont contrôlés par leurs parents, par leurs coaches. En permanence. Les seuls moments où ils ne sont pas sous contrôle, c'est quand ils dorment. Cela signifie qu'ils ne savent rien faire d'autre. Ils ne savent pas cuisiner, laver leurs affaires, ranger leur chambre. Ils ne savent rien. C'est donc difficile de s'adapter pour eux. Quand ils arrivent ici, le changement est trop grand."
"Pour la plupart des Coréens, il y a Anderlecht et Tubize"
Depuis que Sportizen a racheté le club en août 2014, Tubize est connu en Corée du Sud. "Plus que Charleroi. C'est le deuxième club, après Anderlecht. Les clubs belges n'éveillent pas beaucoup l'attention chez moi."
Ce n'est pas la qualité du jeu des Sang et Or qui fait la notoriété du club à Séoul et aux alentours, mais le fait qu'une téléréalité y a été tournée. Sous la direction d'Ahn-Jung-Hwan, le buteur qui avait largement contribué à l'élimination de l'Italie à la Coupe du Monde 2002, des joueurs sud-coréens avient essayé de briller pour trouver de l'embauche.
"C'était mon idée. Ce fut un succès au pays. Mon patron et moi étions peinés de voir que certains jeunes joueurs talentueux soient laissés sur le carreau pour des causes extérieures. Leur environnement est en cause. Les relations entre parents et les entraîneurs peuvent être problématiques. Nous voulions leur donner une nouvelle chance si bien que nous avons programmé cette téléréalité en accord avec KBS, une chaîne de télé. Et cela a été mis sur pied en quatre mois. Le club de Tubize a scouté certains d'entre eux mais pour le moment, aucune décision n'a été prise."
Nouveau logo par un professionnel
Cela peut paraître anecdotique mais l'une des décisions prises par Chimbun Park fut de changer le logo du club.
"L'ancien avait été fait par un amateur alors que nous avons mandaté un professionnel pour le nouveau. Nous avons voulu conserver les traditions avec l'ancien logo qui se retrouve dans le centre, les deux dates importantes du club (NdlR : sa fondation et une fusion) ainsi que les mots sang et or dans les deux langues. L'oiseau - un pigeon ! ? - a été remplacé par un aigle, bien plus majestueux qui représente la force. Au-dessus de lui, ce n'est pas une couronne mais un pont, celui de Tubize."