La guerre en Ukraine va-t-elle créer une insécurité alimentaire durable dans le monde ? : "La pandémie et la guerre ont renforcé les réflexes protectionnistes"
La guerre en Ukraine, venue s'ajouter aux besoins nés de la vigoureuse reprise post-Covid, créent de fortes tensions sur les marchés des matières premières. Ce qui fait craindre un risque d'insécurité alimentaire dans le monde, affirme à nos confrères de Libé l'économiste Thierry Pouch.
- Publié le 03-05-2022 à 15h02

Les rayons d'huile de tournesol vides dans les supermarchés depuis le début de la guerre en Ukraine préfigurent-ils une insécurité alimentaire durable dans le monde ? Les tensions sur les approvisionnements en matières premières affectent de plus en plus de secteurs et font grimper les prix des produits de la vie quotidienne. Pour contourner ces augmentations, les industriels s'orientent vers des substituts, créant un effet domino inflationniste. Un changement de pied qui a ses conséquences, en témoigne la décision prise cette semaine par l'Indonésie de suspendre ses exportations d'huile de palme.
Thierry Pouch, chef du service d'études, références et prospectives à l'Assemblée permanente des chambres d'agriculture, s'inquiète auprès de Libération de l'étalement dans le temps de ces tensions. Qui pourraient aller, selon cet économiste, à de nouvelles émeutes de la faim sur la planète.
D'où viennent ces tensions criantes sur les approvisionnements en huile de tournesol ?
Cette flambée des prix que l'on constate a été enclenchée dès la fin de l'année 2020 au moment de la reprise économique mondiale [post-Covid]. Il y a eu une augmentation de la demande mondiale alors qu'elle avait été mise à l'arrêt du fait de la pandémie.
Au début de l'année 2021, la tonne d'huile de tournesol dépassait les 1 000 dollars, ce qui était déjà élevé. Juste avant la guerre en Ukraine, ce coût était monté à 1 650 dollars. Aujourd'hui on se rapproche des 2 300 dollars. C'est une tendance haussière continuelle et amplifiée par le fait que l'Ukraine et la Russie pèsent à elles deux 77 % des exportations en huile de tournesol. Pour compenser cette augmentation, il y a aujourd'hui une recherche d'huiles de substitution. Ça peut être celle de colza, d'olive ou de palme.
Sauf qu'en s'élevant, le prix de l'huile de tournesol entraîne celui de ces autres huiles. Ce qui cause des répercussions en cascade…
L'Indonésie, qui assure 60 % de la production d'huile de palme dans le monde, s'aperçoit que son prix est en train de monter. Or, le prix mondial se répercute sur celui intérieur. Et ce pays qui a de forts besoins en huile de palme veut s'en prémunir, privilégier sa population. C'est pour cela qu'il a décidé de fermer ses exportations. La pandémie et la guerre ont renforcé les réflexes protectionnistes qui vont à l'encontre de la mondialisation telle qu'on l'a connue.
On peut également y voir un réflexe spéculatif. En retirant sa production de l'exportation, l'Indonésie fait encore grimper le coût de l'huile de palme. Il n'est pas improbable qu'elle resurgisse sur le marché mondial dans un mois avec des tarifs encore plus élevés. Et donc avec une plus-value au passage.
Quelles conséquences cette mesure protectionniste pourrait-elle avoir chez nous ?
L'huile de palme est utilisée pour la fabrication d'un certain nombre de produits alimentaires comme les chips, les sauces, les pâtes à tartiner. Mais aussi celle de produits cosmétiques comme les shampooings. On devrait être confrontés à des problèmes de disponibilité, de volume, et à des prix qui vont monter dans les semaines à venir sur ces produits.
Après les achats panique de bouteilles d'huile de tournesol, peut-on imaginer la même chose pour des pots de Nutella ?
Je ne suis pas sûr que le Nutella soit un produit de première importance et n'irai pas jusqu'à parler "d'achat panique", mais plus "d'achats de précaution". Afin d'éviter qu'un tel produit soit trop cher dans un mois.
On parle beaucoup des huiles en ce moment, mais les pénuries concernent-elles d'autres matières premières ?
Tout à fait. Ce n'est pas une matière première alimentaire, mais le bois connaît de fortes tensions occasionnant des difficultés dans de nombreux secteurs. Les industries de l'ameublement bien sûr. Mais dans l'agroalimentaire également où l'on rencontre de nombreuses difficultés sur les emballages. Il y a de moins en moins de disponibilités en carton.
On pourrait donc se retrouver à manquer de produits, non pas parce que le contenu est manquant, mais bien le contenant. Ce fut le cas de la farine au moment de la pandémie, et commence à le redevenir.
Quel est l'impact de ces pénuries sur la consommation des Français ?
L'Insee a montré que la consommation alimentaire a reculé de 3 % en mars 2022. C'est un signe que les ménages font des arbitrages, des économies, achètent moins ou choisissent le premier prix. Le consommateur doit par ailleurs conjuguer avec la hausse des prix de l'énergie, des carburants… D'où les nombreux débats sur la question du pouvoir d'achat, du chèque alimentaire…
Vous parliez d'une "tendance haussière continuelle". Jusqu'à quand pourrait-elle durer ?
Si l'on s'en tient au rapport de la Banque mondiale sur les matières premières sorti ce mardi 26 avril, l'horizon c'est fin 2024.
Ce choc sur les marchés des produits de base est-il comparable à d'autres crises précédentes ?
Je rapprocherais la situation que nous vivons actuellement de celle connue au moment de la crise économique et financière de 2008. A l'époque, l'indice des prix des produits alimentaires était monté très haut. Entre 2008 et 2012, il y avait eu trois pics. Sur l'année 2021 et depuis février avec la guerre en Ukraine, l'indice des prix alimentaires mondiaux les a dépassés.
En outre, des émeutes de la faim avaient été provoquées dans une cinquantaine de pays après la crise de 2008. S'ensuivirent les printemps arabes à partir de 2011. Ce jeudi, le FMI a alerté la communauté internationale concernant des "risques de troubles sociaux en Afrique"… Cette crise se répercute donc à diverses échelles partout dans le monde.
Quelle attitude a été adoptée face à cette situation ?
Au moment de la crise de 2008, des outils comme la surveillance des stocks mondiaux et la régulation des marchés avaient été mis en place et existent toujours. On ne sait pas trop avec quelle efficacité… Dans le contexte actuel, une cellule de réflexion sur l'alimentation, l'agriculture et la résilience a été mise en place par la France dans le cadre de la gouvernance européenne. Il devrait y avoir un mémorandum ou un rapport d'ici la fin du mois de mai. Reste à voir si les mesures qui en découleront permettront de contenir le risque d'insécurité alimentaire dans le monde.