Gregory Daco (EY): "Il va y avoir un changement assez significatif dans l'ordre économique avec Donald Trump"
L'élection de Donald Trump a plutôt rassuré les marchés américains. Mais à long terme, l'inflation et l'incertitude généralisée pourraient les faire déchanter. Entretien avec Gregory Daco, chief economist chez EY à New York.

- Publié le 13-11-2024 à 08h10
- Mis à jour le 13-11-2024 à 20h53

Une joie prudente. Ou une inquiétude mesurée. "Le ressenti à New York est partagé", commente Gregory Daco, Chief Economist chez Ernst&Young, qui travaille depuis plusieurs années dans la cité qui a vu naître le personnage Donald Trump. "Il y a un optimisme quant à la dérégulation et les réductions d'impôts, mais une incertitude latente sur les politiques commerciales, fiscales et d'immigration que vont suivre les États-Unis", poursuit-il, peu de temps après l'élection. Entretien.
En Europe, l'élection de Donald Trump fait craindre une guerre commerciale accrue. Vous vous y attendez aussi ?
Il va y avoir un changement assez significatif dans l'ordre économique mais pas forcément immédiat. L'administration Trump va probablement mettre en place une politique commerciale assez similaire à ce qu'elle avait mis en place lors de son premier mandat. Il y a donc bien sûr le risque d'une guerre commerciale mondiale, où l'administration Trump mettra en place des tarifs (taxes douanières, NdlR) de l'ordre de 10 % sur tous les partenaires commerciaux des Américains et de 60 % sur la Chine. Ça, c'est le risque qui a été mentionné, notamment pendant la campagne électorale. Et ce genre de protectionnisme exacerbé mettrait en péril non seulement l'économie américaine mais aussi l'économie mondiale.
Dans ce cas, on verrait, d'après nos simulations, un choc sur le PIB américain de l'ordre de 2,5 %, et une augmentation de l'inflation aux États-Unis de 1,5 %. Un choc potentiel très significatif. Mais je ne pense pas spécialement que ce soit la trajectoire que va adopter l'administration américaine. Je pense que plutôt ce qu'on va observer, c'est une politique commerciale transactionnelle.
C'est-à-dire ?
L'administration américaine va vouloir mettre la pression sur certains partenaires commerciaux et certains secteurs (aluminium, automobile, électronique, pharma, etc.) pour s'assurer des conditions plus bénéfiques que celles qui existent aujourd'hui.

Est-ce que dans ce sens-là, justement, ce ne serait pas plutôt bien joué de la part de l'administration Trump ? Afin de rétablir un rapport de force dans les négociations…
Il faut quand même noter que ce qui a été très clair pendant le premier conflit commercial avec la Chine lors de l'ancien mandat de Trump, c'est que ce sont les consommateurs américains qui en paient le prix. Et de manière générale, ce sont les consommateurs à plus faibles revenus qui en pâtissent le plus. Mais oui, les menaces permettront aux États-Unis de négocier avec le Mexique par exemple, pour rééquilibrer la balance commerciale ou aborder la question de l'immigration.
"Ce sont les consommateurs à plus faibles revenus qui en pâtissent le plus"
Trump a menacé d'imposer des taxes à hauteur de 200 % sur certains biens importés du Mexique. C'est farfelu ?
Il y a eu beaucoup de promesses pendant la campagne électorale. Je pense qu'il faut prendre un peu de recul. On sait qu'entre le candidat Trump et le président Trump, il y a parfois un écart assez significatif. Il faut plutôt voir ce qui est réalisable. On sait que l'administration Trump, sur le plan commercial, sera constituée entre autres de technocrates qui ont une expérience assez significative en matière de commerce. Notamment avec Robert Lighthizer, qui sera à la tête du département du Commerce, qui s'y connaît très bien en matière de potentiels conflits commerciaux. Mais Donald Trump aura tous les outils nécessaires pour mettre en place une politique commerciale beaucoup plus agressive, en utilisant le pouvoir exécutif plutôt qu'en passant par le Congrès…
Est-ce que les tarifs douaniers pourraient être mis sur tous les secteurs et sur tous les pays à l'importation ?
Je ne pense pas. Mettre 10 % à toutes les importations aurait un effet très négatif sur toute l'économie américaine. Elle plongerait probablement dans une récession.
"On sait qu'entre le candidat Trump et le président Trump, il y a parfois un écart assez significatif."
Comme on l'a vu en 2018 avec les taxes sur l'acier et l'aluminium, ce qui avait pénalisé l'industrie automobile américaine.
Oui, c'était très compliqué. Et il y a pourtant eu le Tax cuts and jobs Act, une réduction d'impôts assez significative sur les entreprises et sur les ménages, qui a permis de contrer en partie l'effet néfaste du conflit commercial.
Les premiers perdants sont-ils ceux qui ont un peu voté pour Trump en estimant que leur pouvoir d'achat allait être protégé avec une Amérique forte ?
Potentiellement. Une réduction de l'immigration serait par exemple néfaste pour le marché du travail. On a vu au cours des deux dernières années que le rebond de l'immigration a joué un énorme rôle dans le rééquilibrage du marché du travail et a permis de réduire les pressions inflationnistes. Mais la réduire, à long terme, pourrait peser sur la croissance des États-Unis.
On peut aussi comprendre que certains Américains aient peur que cette immigration pèse sur l'évolution de leurs salaires...
Je ne suis pas un analyste politique ni sociologue, mais je pense que oui. C'est un des éléments qui est pris en compte par les électeurs. Les sondages montrent d'ailleurs que les Américains ont principalement voté avec leur portefeuille…
"Les Démocrates, de manière générale, ont un peu raté leur campagne"
Le bilan de Joe Biden n'est pas parfait mais il a quand même redressé un peu la barre…
La dynamique de communication est très importante. Ce que la plupart des gens voient quand on parle d'inflation, c'est le niveau des prix comparé à ce qu'ils étaient il y a cinq ans, avant le Covid. La plupart des gens se concentrent juste sur cela. Combien coûte une brique de lait ? Combien coûte mon pain ? Combien coûte mon voyage ? Aux États-Unis, cette inflation cumulée depuis 2019 s'élève à peu près à 22-23 %. L'important n'est pas de savoir si l'inflation est élevée ou non après le mandat de Biden. Aujourd'hui, elle est de 2,1 %… C'est ce qui fait que les Démocrates, de manière générale, ont un peu raté leur campagne, parce qu'au final, ils n'ont même pas pu utiliser cet argument de leur côté.
Est-ce qu'on peut dire que la logique économique de Joe Biden a permis de maintenir les emplois et un taux de chômage très faible au détriment, au final, peut-être d'un pouvoir d'achat plus fort ?
Je pense, oui. Malheureusement, on est dans un environnement dans lequel, si on demande aux consommateurs comment ils se sentent personnellement, ils vont dire que les choses vont "bien". Mais si on leur demande comment va l'économie, ils vont dire "mal", parce qu'il y a de l'inflation, parce qu'on est dans un environnement assez tendu socialement, il y a une polarisation extrême. Il y a une amplification du sentiment négatif dans les médias et sur les réseaux sociaux. On est dans ce paradoxe, alors que la plupart des gens ont un emploi, et que le taux de chômage tourne autour de 4 % dans une économie américaine qui est de loin la plus forte parmi les pays avancés…
Est-ce qu'il y a aussi un discours anti-soutien européen, au niveau militaire sur le front ukrainien, parce que ça coûterait trop cher aux Américains ?
Je pense que c'est un discours qui est entrepris que lorsque l'administration met l'accent dessus. C'est un non-sujet en temps normal. Les quatre dernières années, il y a eu très peu de discussions, très peu d'intérêt de la part du public par rapport à cela. L'intérêt principal reste très domestique. La sécurité sociale, les soins de santé, l'éducation, ces dépenses-là sont celles qui prennent le plus d'importance dans le discours de tous les jours.
"Je pense qu'on aura une rivalité encore plus exacerbée dans les quatre années à venir."
Est-ce que les Américains redoutent de se faire dépasser par la Chine ?
Oui, il y a un ressenti assez marqué à l'encontre de la Chine et de la rivalité. Il y aura un désir dans l'administration Trump de continuer à réduire le déficit commercial par rapport à la Chine. À s'assurer que les industries clés sont protégées. Et je pense qu'on aura une rivalité encore plus exacerbée dans les quatre années à venir.
Et selon vous, quel serait le principal risque pour les États-Unis dans les prochaines années au niveau économique ?
L'incertitude majeure des marchés financiers. Un des éléments perturbateurs pendant le premier mandat Trump, c'était cette incertitude latente par rapport à ce qu'il allait décider… Ce qui pèse sur les entreprises et les ménages.
Pourtant, les marchés avaient l'air plutôt positifs après l'élection, après la victoire de Donald Trump ?
Oui, car l'économie américaine va bien et c'est un signal pour la dérégulation qui va permettre une croissance accrue et moins d'impôts. Mais le risque d'inflation pèsera à plus long terme. D'ailleurs, la Réserve fédérale américaine (Fed) sera plus attentive aux risques inflationnistes sous Donald Trump.
Donald Trump et les Républicains ont quasiment tous les niveaux de pouvoir, que ce soit à la Chambre, au Sénat, à la présidence, et l'influence sur la Cour suprême… Ils ont un boulevard devant eux…
Bien sûr. Les Républicains ayant le contrôle du Congrès et de la Maison-Blanche, et aussi ayant mis en place un système juridique favorable, ça va leur laisser les mains libres.