Projet Stargate de Trump: "L'Europe risque de devoir accepter des usages non éthiques de l'IA"
Selon l'experte Laetitia Pouliquen, la faiblesse de l'Europe dans le domaine de l'IA pourrait la rendre vulnérable face à la puissance américaine dans ce domaine.
- Publié le 23-01-2025 à 09h02
- Mis à jour le 23-01-2025 à 10h50

500 milliards de dollars, au total, dans les quatre années à venir. L'investissement dans l'intelligence artificielle (IA), annoncé par Donald Trump, est colossal. Tentative de décodage avec Laetitia Pouliquen, directrice de NBIC Ethics, un think tank qui fait des propositions aux institutions européennes pour un usage éthique des technologies, et Benjamin Pajot, chercheur associé au Centre géopolitique des technologies de l'Ifri (Institut français des relations internationales). Laetitia Pouliquen vient d'ailleurs de publier un livre sur le sujet, IA : Maître du temps (aux éditions Les Acteurs du Savoir).
1. Quels risques au niveau éthique ?
Laetitia Pouliquen est inquiète des conséquences possibles de cet investissement massif des États-Unis dans l'IA. "Grâce à leurs data centers et à leur accès à d'énormes puissances de calcul, les États-Unis vont dominer les technologies de l'IA pendant les années à venir, déclare-t-elle. Les Américains pourraient même mettre la Chine au tapis. De son côté, l'Europe est déjà sur le banc de touche. J'ai donc peur que le retard technologique de l'Europe l'amène à accepter des usages non éthiques de l'IA, développée aux USA".
Et de citer les applications de surveillance ou encore les implants intracérébraux dopés à l'IA. "Ce genre d'implants peut contrôler la pensée et a déjà été testé sur des animaux, précise Laetitia Pouliquen. Ils permettent, par exemple, de donner la sensation de faim à un animal qui vient à peine de manger et de l'inciter à manger".
Les craintes de cette experte, relatives à des usages non éthiques de l'IA, trouvent notamment leur origine du côté de la personnalité de Sam Altman, le patron d'OpenAI, la société derrière ChatGPT. C'est en effet OpenAI qui sera chargé de la gestion opérationnelle de la structure créée dans le cadre de l'accord à 500 milliards de dollars. "Sam Altman a plusieurs fois annoncé l'avènement de l'IA générale AGI, développe-t-elle. Il s'agit d'une IA qui deviendrait autonome et qui aurait donc la capacité de faire des choses pour lesquelles elle n'a pas été développée. Elle pourrait, en quelque sorte, penser par elle-même. On voit toutes les dérives que pourrait provoquer une telle intelligence artificielle".
Laetitia Pouliquen regrette que l'Europe n'ait pas pu développer de plus grandes compétences technologiques dans le domaine de l'IA. "Il y avait des entreprises européennes prometteuses dans le secteur, comme MistralAI ou OVH, mais elles n'ont pas été suffisamment soutenues dans les années passées pour atteindre un effet d'échelle, déclare-t-elle. Maintenant, l'Europe est dans une situation où elle n'a aucun grand joueur mondial et aucune souveraineté au niveau de la technologie et des infrastructures. Il ne lui reste plus que des règlements juridiques".
"On ne rattrapera jamais les États-Unis dans leur course au gigantisme et aux milliards. Il ne sert à rien d'essayer de développer un ChatGPT européen."
Elle salue néanmoins la mise en place de l'IA Act, la législation européenne encadrant l'intelligence artificielle. "Même s'il n'est pas parfait, ce texte apporte une certaine protection, déclare Laetitia Pouliquen. Le problème est que le monde entier se moque de l'IA Act car l'Europe apporte un encadrement juridique contraignant à des technologies qu'elle ne possède pas. Il lui sera donc difficile de résister à la puissance des États-Unis dans ce domaine. Le contraste est d'ailleurs saisissant entre l'IA Act et le règlement général sur la protection des données. En effet, le RGPD européen avait fait des émules dans le monde".
Comment expliquer cela ? Selon cette experte, les considérations éthiques ont perdu du terrain depuis l'adoption du RGPD, qui avait été salué comme une première mondiale en matière de protection des données privées des personnes. "Au départ, il y avait une cinquantaine de personnes travaillant sur l'éthique chez Microsoft, ajoute Laetitia Pouliquen. Aujourd'hui, il n'y a plus personne car ils considèrent avoir fait leur part de réflexion en matière d'éthique. Et du côté des utilisateurs d'Internet, le RGPD a fait en sorte que ceux-ci sont devenus moins vigilants et plus enclins à accepter les cookies qu'auparavant, pensant que la législation les protège quoi qu'il arrive. Il en va de même pour l'IA générative : au début, on questionne les résultats produits par une IA générative puis progressivement, par paresse sans doute, on n'interroge plus les sources et on prend la réponse proposée par ChatGPT".
2. Comment doit réagir l'Europe ?
"On ne rattrapera jamais les États-Unis dans leur course au gigantisme et aux milliards, déclare Benjamin Pajot. Il ne sert à rien d'essayer de développer un ChatGPT européen. En revanche, il faut définir ce à quoi l'IA est destinée en Europe et développer des modèles d'IA pour des usages spécifiques".
3. Pourquoi cet investissement US ?
Selon Benjamin Pajot, OpenAI voulait devenir plus indépendant de son partenaire Microsoft et trouver de nouveaux relais de croissance. "La question de la rentabilité des gros investissements dans l'IA commence à être posée, explique-t-il. ChatGPT a été poussé à ses limites. OpenAI doit donc trouver de nouvelles utilisations de l'IA en dehors du grand public. Pour cela, il a besoin de plus de données, de plus de puissance de calcul".
