DeepSeek : "Là où la Chine a été plus intelligente, c'est qu'elle a compris qu'il y a plus de cinquante moyens de développer une IA moins énergivore"
L'arrivée sur le marché de DeepSeek, le robot conversationnel chinois, pourrait avoir un impact très important dans l'écosystème IA.

- Publié le 28-01-2025 à 16h14
- Mis à jour le 29-01-2025 à 08h30

L'arrivée de DeepSeek a bousculé le secteur de l'IA. Au point de faire perdre des centaines de milliards de dollars à Nvidia, leader mondial des composants et logiciels pour l'IA, et d'abaisser la valeur boursière de nombreuses entreprises tech comme Microsoft et Oracle. Peu d'investisseurs semblent avoir perçus le potentiel de ce robot conversationnel chinois. Déjà qualifié comme le "ChatGPT chinois", il égale pourtant la capacité de ses concurrents américains tout en coûtant bien moins cher (5,6 millions de dollars contre des milliards dépensés outre-Atlantique).
Mais après l'annonce, l'heure est maintenant à la réflexion. Que nous apprend ce nouvel arrivant dans la course à l'intelligence artificielle ? Et quelle leçon l'Europe peut tirer de ce nouveau modèle ? Éléments de réponse avec Mieke De Ketelaere, experte belge en intelligence artificielle.
DeepSeek évite les sujets sensibles comme Xi Jinping. Faut-il craindre que les IA développées par la Chine soient un outil de contrôle et de propagande plutôt qu'un progrès pour l'humanité ?
Le fait qu'il y ait des contenus liés à la politique ou à l'histoire, cela a toujours été le cas dans l'IA. Au début de ChatGPT fin 2022, je lui ai demandé 'comment attaquer l'Irak ?' et le robot m'a donné plusieurs approches. Juste après, quand j'ai demandé la même chose pour l'Ukraine, le robot m'a répondu qu'il ne fallait pas le faire et que ce n'était pas une bonne idée. Idem pour le français Mistral.AI quand je lui demande d'où vient la frite belge et qu'il me répond que cela vient de France alors que ChatGPT affirme que son origine est belge. Avec ces exemples, je veux faire comprendre que le développement de l'IA n'est jamais un modèle indépendant hors d'un contexte. C'est le cas pour DeepSeek comme pour tous les autres robots conversationnels actuels et futurs.
DeepSeek est arrivé un peu subitement, dans l'ombre, dans l'univers de l'IA. Doit-on s'attendre à voir d'autres pays développer en silence un projet d'une telle ampleur ?
Oui et heureusement. On ne peut pas citer avec certitude un pays ou une entreprise en particulier, mais il y a des outils qui peuvent permettre de voir les tendances dans ce secteur à l'avenir. "The State of IA Report" par exemple, c'est vraiment le dictionnaire de l'IA pour les investisseurs. En quelques mots, il s'agit d'un rapport qui sort tous les ans et qui indique où se feront les grands changements en matière d'IA. L'année dernière, elle avait d'ailleurs déjà mentionné DeepSeek. Et je pense qu'à l'avenir, les investisseurs devraient se tourner vers ce rapport afin de voir où se fera la technologie de demain. Mais c'est un sujet très complexe qui implique de se mettre derrière son bureau et d'étudier. Mais avec ce genre de rapport, cela pourrait permettre d'éviter de partir à corps perdu sur des effets d'annonce comme c'est régulièrement le cas du côté d'Elon Musk.
On peut donc considérer que DeepSeek ne sera pas qu'un 'effet de mode' ?
Non ce ne sera pas qu'un effet de mode parce que le plus important avec cette nouvelle IA sur le marché, c'est le message renvoyé au monde. Avec DeepSeek, on a compris que contrairement aux États-Unis, avec un peu de connaissance sur les techniques de consommation d'énergie, il y a d'autres routes qu'on peut suivre. Est-ce que ça va être DeepSeek ? Ça, je ne peux pas le dire. Mais ce qu'ils ont fait, pour moi, c'est énorme, et cela va avoir comme résultat que d'autres chemins vont émerger au niveau stratégique pour le futur de l'IA.
Là où la Chine a été plus intelligente, c'est qu'elle a compris qu'il y a plus de cinquante techniques pour développer une IA tout en réduisant la consommation d'énergie et le budget dépensé."
Est-ce que l'arrivée de DeepSeek sur le marché peut être vue comme une lueur d'espoir pour l'Europe, qui est à la traîne en matière d'IA ?
Il faut savoir que depuis l'engouement autour de l'intelligence artificielle, les États-Unis ont clairement pris le "lead". Et leur stratégie consiste tout simplement à mettre plus de données dans l'ordinateur et surtout plus de puissance. Là où la Chine a été plus intelligente, c'est qu'elle a compris qu'il y a plus de cinquante techniques pour développer une IA tout en réduisant la consommation d'énergie et le budget dépensé, ce qui n'a jamais été pensé de cette manière du côté des Américains. Et c'est justement avec cette pensée que les Européens doivent désormais évoluer. Depuis les années 90, l'Europe semble ne jamais avoir voulu jouer le jeu de cette course à la technologie. Mais désormais, on voit qu'il est possible de mettre des choses en action avec une puissance plus faible. Ce qu'il faut faire, c'est se donner les moyens de trouver la bonne technique et de la développer.
Concrètement, comment cela pourrait se traduire ?
Selon moi, dans ce genre de domaine, c'est toujours mieux de ne pas être le premier à découvrir mais plutôt d'apprendre des autres. Et l'Europe peut agir. Contrairement aux robots conversationnels américains, la Chine a fait le choix de sortir DeepSeek en "open source", c'est-à-dire en rendant son code accessible à tous ce qui permet de travailler sur cette base et de développer ensuite à sa propre sauce. C'est une chance ! Il faut profiter de cela en Europe pour rentrer 'dans la course à l'IA' en axant notre approche sur des thèmes qui sont proches de chez nous, comme la durabilité par exemple. Mais pour l'instant, l'Europe reste très fragmentée et n'est pas très proactive sur la question, ce qui est dommage. Elle doit comprendre que c'est la collaboration entre les États qui va faire gagner cette course.