"Clairement un tyran" : la querelle entre Elon Musk et Sam Altman date depuis bien plus longtemps que l'affaire "Stargate"
Pour comprendre la querelle entre les deux visages de la tech américaine, il faut remonter à 2015.

- Publié le 23-01-2025 à 12h58
- Mis à jour le 24-01-2025 à 08h55

À peine 24 heures après l'annonce de Donald Trump de lancer "Stargate", le projet IA évalué à "au moins 500 milliards de dollars", Elon Musk et Sam Altman commencent déjà à se crêper le chignon. Pour rappel, le but est de déployer des infrastructures, notamment de nombreux data centers, dans les quatre prochaines années pour pouvoir accélérer le développement de l'IA aux États-Unis. Un projet qui a un coût, et qui est soutenu financièrement par de grosses pointures comme Oracle, OpenAI et SoftBank.
Une annonce qui a fait dégainer le smartphone du milliardaire et désormais membre du gouvernement américain Elon Musk, qui s'en est pris directement à SoftBank sur son réseau social X. "Ils n'ont pas vraiment d'argent", a-t-il déclaré, avant d'ajouter : "SoftBank a sécurisé bien moins de 10 milliards de dollars. Je tiens cela de source sûre."
"Faux, comme tu le sais sûrement", répond Sam Altman, CEO d'OpenAI et donc impliqué dans le projet. Il ajoute, avec une pointe de cynisme : "Tu as envie de venir visiter le premier chantier déjà en cours ? C'est formidable pour le pays. Je me rends compte que ce qui est formidable pour le pays n'est pas toujours ce qui est optimal pour tes entreprises, mais dans ton nouveau rôle, j'espère que tu mettras principalement 'America First" (Les États-Unis en premier)".
Une embrouille entre les deux géants de la tech qui est loin d'être anodine. Elon Musk et Sam Altman ont en effet un passé commun. En dix ans, ils sont passés d'amis à collaborateurs, avant de devenir ennemis.
Cofondateurs d'OpenAI
Pour comprendre l'origine de cette inimitié commune, il faut remonter à 2015. Les deux entrepreneurs lancent, le 8 décembre, l'entreprise qui deviendra un mastodonte du monde de l'intelligence artificielle, OpenAI. La mission est claire : "Développer une intelligence numérique qui soit bénéfique pour l'humanité dans son ensemble et qui ne soit pas limitée par la poursuite d'un rendement financier."
Mais très vite, les visions des deux cofondateurs divergent. Elon Musk insiste sur la nécessité de limiter les dérives potentielles de l'IA, tandis qu'Altman prône une approche plus ouverte à des partenariats commerciaux pour assurer la pérennité de l'entreprise. C'est d'ailleurs ce que ce dernier a fait plus tard, en acceptant un investissement de plusieurs milliards de dollars de la part de Microsoft.
Départ de Musk
Ces tensions atteignent leur paroxysme en 2018, lorsqu'Elon Musk décide de quitter le conseil d'administration d'OpenAI. Officiellement, il évoque un conflit d'intérêts avec ses propres projets chez Tesla et SpaceX mais en coulisses, il est évident que des désaccords profonds sur la stratégie d'OpenAI ont précipité cette rupture.
Après son départ, le milliardaire ne se contente pas de rester en retrait. Il critique ouvertement OpenAI, dénonçant ce qu'il considère comme une "trahison" de ses principes fondateurs. La transformation d'OpenAI en une entreprise à but lucratif en 2019 (ce qui n'était pas le cas avant) est la goutte d'eau qui fait déborder le vase. Une inquiétude justifiée par la place grandissante que Microsoft a prise au sein de l'organisation. "Je suis la raison pour laquelle OpenAI existe", soulignant son rôle fondateur, ajoutant : "OpenAI était censé être ouvert (c'est-à-dire en libre redistribution, laissant la possibilité de créer des dérivés). Aujourd'hui, on a l'impression que c'est le contraire."
De son côté, Sam Altman n'hésite pas à critiquer le comportement de Musk. Dans une interview avec The Free Press, il décrit Musk comme "clairement un tyran" qui aime se quereller avec ses rivaux.
L'ascension ChatGPT
Fin de l'année 2022, le désormais célèbre ChatGPT devient accessible au public. Le robot conversationnel connaît directement le succès, et c'est encore le cas aujourd'hui, dépassant la barre des 300 millions d'utilisateurs hebdomadaires.
Mais la tension monte d'un cran à la mi-2024, lorsqu'Elon Musk dépose une plainte contre OpenAI, accusant l'organisation de s'être détournée de sa mission originale. Celle-ci impliquait notamment de rendre le code public et de partager ses méthodes de recherche. Elon Musk accuse donc OpenAI d'avoir violé ce contrat, opérant comme une entreprise lucrative classique et protégeant jalousement ses "secrets de fabrication".
Mais la réponse d'Altman ne s'est pas fait attendre. Dans une interview accordée au Financial Times, l'ancien associé de Musk dévoile une série d'informations qui jettent une lumière différente sur les intentions de son ancien partenaire. Selon Altman, les motivations de Musk ne seraient pas aussi altruistes qu'il le prétend.
"Pour éviter de paraître désespérés par rapport à ce que Google ou Facebook dépensent, nous devrions dire que nous démarrons avec un engagement de financement d'un milliard de dollars."
Dès le départ, Elon Musk n'aurait pas été opposé à l'idée que le projet rapporte de l'argent. En 2015, lors des premières étapes de création d'OpenAI, il aurait milité pour des investissements initiaux beaucoup plus conséquents que prévu. Bien que l'engagement de départ était fixé à 100 millions de dollars (dont 45 millions provenant de Musk lui-même), un e-mail interne de Musk montre qu'il envisageait une stratégie plus agressive, affirmant que "pour éviter de paraître désespérés par rapport à ce que Google ou Facebook dépensent, nous devrions dire que nous démarrons avec un engagement de financement d'un milliard de dollars." Une guerre juridique qui est encore en cours de procédure.
Et maintenant ?
Si Elon Musk a désormais "sa propre IA", avec le robot conversationnel Grok développé par son entreprise xAI, il reste malgré tout loin derrière OpenAI. D'après un rapport publié par TechCrunch en 2025, xAI ne représentait que 5 % de la part de marché des applications d'intelligence artificielle, loin derrière OpenAI et ses 45 %.
Doit-on donc résumer cette guerre par une simple histoire de jalousie ? S'il est difficile de ne pas y voir une question d'ego de la part d'Elon Musk, qui se positionne régulièrement comme l'un des hommes les plus influents du monde qui changera l'Humanité, le raisonnement serait peut-être un peu trop simpliste. Pourquoi ? Parce que désormais, le milliardaire a une place de choix dans l'administration Trump. Une position où il peut avoir une certaine influence.
À l'annonce du projet "Stargate", Elon Musk avait pourtant un choix à faire dans son positionnement. Soit il apaisait les tensions avec son ancien associé (et désormais concurrent) en laissant le projet se développer "en silence". Soit il choisissait de mettre son grain de sel dans le projet porté notamment par son concurrent en l'attaquant publiquement. Il semblerait que le milliardaire ait choisi la seconde option. De mauvais augure pour la suite, étant donné que dans les prochains mois, les deux ennemis seront obligés de collaborer ?
