"Le greenwashing est en train de baisser, les entreprises ne peuvent plus écrire n'importe quoi"
Plusieurs multinationales ont récemment réduit leurs objectifs climatiques. Arnaud Brohé, expert en stratégie climatique, nous explique les raisons de ce recul.
- Publié le 07-10-2024 à 08h24
- Mis à jour le 07-10-2024 à 12h24

Arnaud Brohé est fondateur d'Agendi, une société de conseil basée à New York, Montréal, Londres et Bruxelles. Elle aide les entreprises à mettre en place une stratégie de réduction de leurs émissions de carbone et à s'adapter au changement climatique.
Arnaud Brohé avait auparavant été actionnaire de CO2Logic, une autre société belge de conseil en stratégie climatique. Après avoir lancé CO2Logic aux États-Unis, en 2016, il a racheté l'entièreté du capital de l'entité américaine, en 2020, et l'a rebaptisée Agendi.
"Je savais que CO2Logic voulait se faire racheter, nous explique Arnaud Brohé. Comme je voulais rester indépendant, j'ai décidé de racheter la division américaine de CO2Logic et de céder mes parts de l'entité belge. Agendi et CO2Logic sont donc deux entreprises totalement indépendantes." Cette année, Agendi a débarqué en Belgique, où il concurrence désormais CO2Logic.
En dépit d'un grave accident, qui a réduit sa mobilité, Arnaud Brohé est à la tête d'une société qui compte aujourd'hui une quarantaine de collaborateurs. Ils sont donc répartis entre New York (30), Londres (7), Montréal (2) et Bruxelles (1). L'objectif étant de grandir à Bruxelles, Agendi va soit recruter, soit racheter un autre acteur. Actuellement, l'entreprise compte parmi ses clients de grands noms tels que le Nasdaq, Moody's, Snapchat, Virgin Atlantic, London Stock Exchange Group…
Recul des objectifs climatiques
Dernièrement, plusieurs entreprises, d'envergure mondiale, ont réduit leurs objectifs climatiques. C'est notamment le cas du pétrolier BP ou du géant des produits de consommation Unilever. Or, ces deux entreprises étaient considérées comme de bons élèves de leur secteur au niveau climatique.
Ces plans, et les rapports de durabilité, étaient surtout des outils de marketing. Les entreprises publiaient des objectifs, parfois très ambitieux, qu'elles ne pouvaient pas réellement atteindre.
Cela signifie-t-il que les entreprises se préoccupent moins du climat qu'auparavant ? Pas forcément, répond Arnaud Brohé, qui suit cette matière de très près. "Jusque très récemment, les plans de décarbonation des entreprises étaient réalisés sur base volontaire, explique-t-il. Ces plans, et les rapports de durabilité, étaient surtout des outils de marketing. Les entreprises publiaient des objectifs, parfois très ambitieux, qu'elles ne pouvaient pas réellement atteindre."
Or, selon cet expert, la directive européenne CSRD (Corporate Sustainability Reporting Directive) a tout changé. Cette directive contraint environ 50 000 entreprises européennes et extra-européennes à publier un rapport détaillant leur impact environnemental, social et au niveau des droits humains.
L'objectif étant de publier des informations comparables et auditées. Ce qui devrait permettre au public, aux journalistes et aux ONG de comparer les entreprises. La directive s'applique aux grandes sociétés (cotées ou non) ainsi qu'aux PME cotées en Bourse. Les premiers rapports, portant sur l'année 2024, devraient être publiés l'année prochaine. Pour les entreprises extra-européennes, générant un chiffre d'affaires net de plus de 150 millions d'euros dans l'UE, les premiers rapports sortiront en 2029.
Davantage de réalisme
Selon Arnaud Brohé, cette directive a déjà poussé des entreprises à être plus réalistes dans leurs plans de décarbonation. "Les entreprises concernées ne peuvent plus faire de greenwashing, explique-t-il. Certaines ont dû revoir leurs objectifs climatiques à la baisse car elles ne pouvaient plus écrire n'importe quoi dans leur rapport de durabilité. Si une entreprise affirme qu'elle va être neutre en carbone et que ses émissions montent, elle peut se faire attaquer."
Notons que la directive n'oblige pas une entreprise à réduire ses émissions de CO2. Elle oblige plutôt à faire la transparence sur cette question, en publiant des rapports audités. La grande question est donc de savoir si cet exercice poussera les entreprises à baisser leurs émissions. "On espère que cette transparence va susciter l'innovation et faire progresser les choses, déclare Arnaud Brohé. Mais cela pourrait n'être qu'une couche de bureaucratie supplémentaire."
Selon lui, l'Europe n'est pas à l'abri d'un retour en arrière sur cette directive. "Aux USA, certains font du lobbying contre cette directive, précise-t-il. Et, en Europe, tout le monde n'apprécie pas cette législation, dont le seuil d'application a d'ailleurs été relevé. Le risque est que la droite extrême la remette en question en raison de son coût."
L'IA au service des… pétroliers
Parmi les entreprises qui ont vu leurs émissions de CO2 augmenter, il y a bien sûr les géants de l'intelligence artificielle (IA). Pour rappel, l'IA consomme énormément d'électricité pour faire s'entraîner. Mais les géants de la "tech" répondent généralement que des solutions, générées par l'IA, pourraient permettre de réduire les émissions de CO2. Qu'en pense Arnaud Brohé ? "Je suis sceptique, répond-il. Bien sûr, l'IA peut aider dans plein de domaines comme la médecine, la recherche, les batteries… Mais n'oublions pas l'effet rebond qui implique qu'une amélioration de l'efficacité n'entraîne pas forcément une diminution de la consommation. Ainsi, la baisse de la consommation de carburant des voitures a été compensée par une hausse de l'usage de la voiture." Et de rappeler que Microsoft a été épinglé pour une solution, à base d'IA, permettant aux pétroliers d'augmenter leur production… pétrolière.
Concernant la lutte contre le réchauffement climatique, cet expert n'est pas particulièrement optimiste. "On va probablement réussir à baisser nos émissions de CO2 et peut-être à être neutre en 2100, déclare-t-il. Mais, entre-temps, il y aura eu beaucoup de souffrance humaine. Les images de l'ouragan Helene sont très impressionnantes et le nombre de morts et disparus est considérable."

