"Le psychologue m'a demandé de fabriquer du faux vomi en mélangeant de la banane, du sucre et du Parmesan, le verser par terre et puis le nettoyer"
Aujourd'hui guérie à 90 %, selon elle, notamment suite à une thérapie par réalité virtuelle, Emanuela a souffert de longues années d'émétophobie, c'est-à-dire la peur intense et irrationnelle de vomir, mais aussi de voir ou entendre quelqu'un vomir.

- Publié le 26-01-2026 à 12h02
- Mis à jour le 26-01-2026 à 12h11

Vomir, vomi, vomissures, vomissements… Rien qu'à lire ou à entendre ces mots, en imaginer l'aspect, l'odeur, Emanuela a – ou plutôt avait – la nausée. L'idée de voir quelqu'un vomir ou d'en être elle-même victime lui était totalement insoutenable, carrément insurmontable. Une souffrance, pour elle, innommable.
Bien plus qu'un simple dégoût, ressenti par la plupart d'entre nous confrontés à cette sensation certes désagréable, c'est une véritable phobie qu'a développée cette maman de trois enfants : la hantise de vomir ou de voir vomir, appelée émétophobie.
"Depuis mon enfance, j'ai cette phobie, nous explique la jeune femme belgo-italienne de 49 ans, qui vit depuis peu avec sa famille au Danemark. Mais curieusement, je ne peux pas dire exactement d'où ça vient". Née en Belgique, où elle fera plus tard des études de sciences-po en relations internationales à Louvain-la-Neuve, avant de partir vivre quelques années en Italie, Emanuela n'a qu'un vague souvenir de l'origine de cette curieuse frayeur. "Je devais avoir environ 14 ans, se remémore-t-elle à notre demande, en se gardant bien de prononcer le mot qui la mine. Je skiais en Italie et j'ai été très malade sur les pistes. Si cela m'a dégoûtée depuis mon plus jeune âge, peut-être que cela remonte plus précisément à ce jour-là. De toute façon, connaître l'origine n'a pas beaucoup d'importance. Ce qui importe, c'est de pouvoir affronter sa peur et la vaincre."
Une peur intense et irrationnelle
Quel qu'en soit l'élément déclencheur, la phobie était bel et bien installée, pour de longues années. "Je voyais quelqu'un qui était malade en rue, ça me dégoûtait pour toute la journée, raconte-t-elle. Aller dans les hôpitaux, j'évitais. Quand je ne me sentais vraiment pas bien d'avoir mangé quelque chose de "contraire" et que l'on me disait "vas-y, ça va te soulager", pas question, je préférais souffrir et tout garder en moi plutôt que vomir".
Ce qu'il faut bien comprendre, c'est que, pour Emanuela, "plus que du dégoût, que ce soit vomir, voir vomir ou entendre vomir, cela provoque vraiment une peur intense, comme d'autres ont la phobie des araignées, de prendre l'avion, de se faire mordre par un chien… Ou si vous souffrez de vertige, c'est comme si on vous mettait au dernier étage d'un immeuble et qu'on vous poussait dans le vide. Là encore, il y a un danger pour sa vie, c'est vrai. Ce qui n'est pas le cas du vomi. C'est donc tout à fait irrationnel, je le sais. Un jour, en plein atterrissage, une dame assise près de moi dans l'avion se sentait mal. Je me suis levée, alors que je sais bien que c'est interdit, et j'ai changé de place. C'était plus fort que moi".

La crainte de la grossesse puis des régurgitations des bébés
Si elle appréhendait et fuyait plus que tout les situations susceptibles de la mettre en présence de vomi, "n'étant moi-même presque jamais malade, franchement, je gérais plus ou moins mon émétophobie", estime Emanuela, qui reconnaît toutefois avoir commencé à réellement paniquer quand est apparu le désir d'enfant. "Là, vraiment, je me suis dit : 'et si j'ai des nausées pendant la grossesse, comment vais-je gérer ça ?' Pire, quand mes bébés vont régurgiter, comment vais-je pouvoir affronter cette situation ?".
Pour autant, le désir d'enfant prend le dessus. Après un parcours de PMA assez compliqué qui a commencé à ses 38 ans, Emanuela se retrouve enceinte. "Par bonheur, je n'ai pas eu de nausées pendant ma grossesse, sourit celle qui est devenue maman pour la première fois à 43 ans, avant d'accoucher de jumeaux deux ans plus tard. J'ai eu de la chance aussi avec les bébés qui n'avaient pas tendance à beaucoup régurgiter".
Pas beaucoup, peut-être, mais non pas du tout. "J'y ai échappé un moment, mais cela a fini par arriver, au bout de quelques mois. Je me souviens d'une nuit où il y en avait partout. Je ne vous dis pas… Mais j'ai géré. J'ai mis des gants. J'ai tout lavé", nous raconte Emanuela comme si elle avait fait quelque chose d'extraordinairement incroyable. Le fait est que, pour elle, oui, clairement, ce l'était.
La nécessité de se prendre en charge
"À partir de ce moment-là, je me suis dit : 'non, là maintenant, cela devient une réalité qui va se présenter. Et si la crèche ou l'école m'appelle parce que l'un est malade ? Et si les enfants ont le mal de voiture ? Et si je ne peux plus prendre l'avion, le bateau ou même le métro de peur de voir des passagers vomir ? Et si je n'ose plus me rendre dans un hôpital ? Et si je ne peux plus manger de sushis parce qu'il y a des risques augmentés ? Et si, et si, et si… ? Je vais bien devoir me débrouiller ; ça ne va plus. Je ne peux plus me mettre tant de limites. Impossible de continuer à vivre avec cette hantise permanente d'être confrontée à toutes ces situations. Cette peur qui, partant des pieds, envahit ensuite tout mon corps, ça ne pouvait plus durer. Je devais me faire soigner. Là, je me suis vraiment dit qu'il était grand temps de prendre sérieusement en mains ce problème qui impactait trop ma vie et d'envisager une thérapie".
Renseignements pris, la jeune femme se fait conseiller une thérapie comportementale et cognitive (TCC) par exposition. Reconnue pour traiter l'anxiété, les phobies et les troubles obsessionnels, la TCC peut en effet améliorer la qualité de vie des personnes en souffrance, en corrigeant à court ou moyen terme des troubles qui peuvent s'avérer parfois très handicapants au quotidien.
"Il s'agit d'une forme de psychothérapie pour aider les personnes à modifier leurs pensées, leurs comportements et, bien sûr, leurs émotions, précise Emanuela. Pour cela, il existe différentes techniques d'exposition graduelle. Dans mon cas, cela a été très progressif. Avec un psychologue, j'ai commencé à regarder des photos, puis des vidéos par exemple de personnes qui se trouvent sur une grande roue dans un parc d'attractions…" Cela, pendant plusieurs semaines.
Il m'a demandé de fabriquer du faux vomi
Ensuite, "le psychologue m'a demandé de fabriquer du faux vomi en mélangeant de la banane, du sucre et du Parmesan, le verser par terre et puis le nettoyer. Avec des gants, bien sûr. Et un masque. Sinon, je n'y serais jamais arrivée. À ce moment-là, le psychologue me demande : 'qu'est-ce qui se passe alors dans votre tête ? En fait, qu'est-ce que votre cerveau vous dit ?' Il m'explique que mon cerveau me joue des tours. Et que, petit à petit, il faut que j'affronte mes peurs. Après la séance, je suis vidée parce que ça prend beaucoup d'énergie".
Les expositions de ce type se suivent. Progressivement, lentement mais sûrement, la patiente commence à surmonter sa phobie. Une thérapie par la réalité virtuelle viendra compléter le traitement. "Pour m'aider encore plus et, in fine, m'en sortir, je devais vivre une expérience immersive, poursuit la mère de famille. Un masque sur les yeux et un joystick en main, je me retrouvais en 3D, au-dessus d'une cuvette de WC, dans la peau d'une personne bien malade, victime d'une intoxication alimentaire. Il y avait l'image, mais aussi le son. On m'a même proposé de sentir l'odeur. C'était vraiment terrible, alors que ce n'était que du Parmesan mouillé que l'on avait passé sous mon nez". D'autres scénarios lui sont donnés à vivre comme se rendre aux toilettes en traversant les couloirs bondés de patients malades dans un hôpital, se retrouver sur le pont d'un bateau qui tangue…

Guérie à 90 %
S'il est important de continuer ces expositions et ces immersions, Emanuela se dit aujourd'hui guérie à 90 %. "Déjà, je n'y pense plus tous les jours. J'arrive à beaucoup mieux gérer mes émotions et affronter les situations que j'évitais auparavant. Si un de mes enfants est malade, je mets des gants et je nettoie. Si ça sent mauvais, je vais quand même essayer de trouver un masque. Après, je vais peut-être avoir un peu peur de la contamination ; donc, je vais bien me laver les mains. Globalement, je gère beaucoup mieux. Je ne m'enfuis plus. J'ai quand même vachement bien évolué", se félicite-t-elle.
Et quand on s'aventure à lui faire remarquer qu'elle semble parfois aujourd'hui encore éviter de prononcer le mot qui la hante, préférant dire "cracher, parce que c'est quand même moins dégoûtant et plus joli que vomir, non ?", Emanuela se défend : "Non, non, non, aujourd'hui, ce n'est plus un problème de prononcer ces termes et d'en parler parce que ma phobie est partie en très grande partie", nous assure-t-elle.
Grâce aux thérapies comportementale et cognitive et grâce à la réalité virtuelle, "je peux maintenant faire certaines choses qui auraient été inimaginables il y a deux ans. Comme prendre certains traitements très lourds qui donnent des nausées…".
Aux personnes, "bien plus nombreuses qu'on le pense", qui souffrent d'émétophobie, ou de toute autre phobie, Emanuela voudrait dire que "l'on peut s'en sortir. C'est tout à fait possible. Il faut cependant avoir beaucoup de courage pour le faire parce que la thérapie par exposition, ce n'est pas évident. Mais se gâcher la vie à éviter toutes sortes de situations du quotidien, se limiter en permanence, c'est totalement débile. Ce n'est pas vivre".

À travers "Mots pour maux", La Libre a choisi de donner la parole à des personnes affectées par des maladies diverses, tant physiques que mentales, courantes ou rares. Des rencontres qui ont pour objectifs de comprendre leur quotidien, leurs difficultés et espoirs, de partager leur regard sur l'existence. Une manière aussi de rappeler que nul n'est à l'abri de ces accidents de la vie. Cette série est à retrouver un lundi sur deux sur notre site.