Qu'est-ce qui pousse les enseignants à démissionner ? "Je ne m'arrêtais absolument jamais"
Les professeurs québécois n'ont jamais été aussi nombreux à démissionner. La Belgique n'est pas en reste. Quelles sont les raisons qui poussent les profs à changer de métier ? Deux ex-enseignantes témoignent.

- Publié le 26-01-2026 à 10h45
- Mis à jour le 26-01-2026 à 11h19

Les problèmes d'attractivité du métier d'enseignant ne s'arrêtent pas à nos frontières. Outre-Atlantique, au Québec, les derniers chiffres du ministère de l'Éducation – qui concernent l'année 2023-2024 – marquent un record du nombre de démissions de professeurs dans les écoles publiques. En un an, 1 300 enseignants ont ainsi remis leur démission. Ces cinq dernières années, le nombre de départs a d'ailleurs augmenté de 67 %.
Le fait de démissionner ne signifie pas forcément quitter le monde de l'enseignement, souligne le Journal de Québec. Un professeur peut simplement changer d'établissement scolaire, par exemple. Cela étant, ce genre de transition représente une minorité des cas, ajoute le quotidien. En l'absence d'informations suffisantes, le ministère québécois de l'Éducation ne précise pas le motif de ces démissions à répétition.
Et en Belgique ?
Qu'en est-il chez nous ? La profession d'enseignant a-t-elle aussi perdu la cote en Belgique ? Dans son rapport intitulé Regards sur l'éducation, de 2025, l'Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) affirme que 6,3 % des professeurs flamands démissionnent chaque année, contre 1,6 % en Fédération Wallonie-Bruxelles. À titre de comparaison, le taux d'enseignants partant à la retraite est de 2 % en Flandre et de 3,2 % en FWB.
En Fédération Wallonie-Bruxelles justement, l'Administration générale de l'Enseignement (AGE) dispose de statistiques sur les abandons des professeurs selon leur année d'entrée dans l'enseignement. Ces données suivent leur évolution jusqu'à 2024-2025, sur base de leur présence ou leur absence les années suivant leur arrivée.
Pour les professeurs primo recrutés en 2019-2020, le taux global d'abandon après un an était ainsi de 19,20 %. Pour ceux arrivés en 2023-2024, ce nombre atteignait 26,5 %. Un pourcentage certes élevé, mais à relativiser par rapport à 2020-2021 (29,26 %) et 2021-2022 (27,13 %).
Ce phénomène n'est pas nouveau et confirme des chiffres connus depuis une dizaine d'années stipulant qu'un enseignant sur 5 quitterait la profession dès la première année, et que 35 % le feraient endéans les cinq premières années.
Des abandons liés à plusieurs critères
Si les motifs de ces départs prématurés ne sont pas récoltés, quelques tendances se dégagent. Selon l'AGE, l'absence de titre pédagogique (tel qu'un diplôme) est un facteur déterminant des départs. Les chiffres de l'Administration révèlent qu'après cinq ans d'activité, la proportion d'enseignants sans titre pédagogique qui démissionnent est de 67,7 %, contre 20,1 % pour les enseignants qui disposent de ce titre. C'est près de trois fois plus.
Le taux d'abandon est également plus élevé pour les enseignants n'ayant travaillé que dans un seul niveau d'enseignement (maternel, primaire, secondaire, …). Il diffère aussi selon l'âge à l'entrée en fonction. Après 5 ans de métier, les enseignants arrivés après leurs 30 ans sont plus nombreux à abandonner que ceux arrivés avant cet âge.
Quitter l'enseignement, "une question de survie"
Violette, 36 ans, a passé 12 ans dans l'enseignement. Aujourd'hui, l'ancienne professeure de géographie dans le professionnel s'est reconvertie en tant que déléguée commerciale pour une société de panneaux photovoltaïques. Plus qu'un virage à 180°, il s'agissait selon elle d'une véritable question de survie.
J'ai l'impression de travailler moins en faisant 38 heures par semaine que quand j'en faisais 20 en tant qu'enseignante
L'ex-enseignante donnait cours à environ 500 élèves par an, à raison d'une heure par semaine et par classe. "Avec 20 classes différentes par an, je ne m'arrêtais absolument jamais", confie-t-elle. Réunions de parents, conseils de classe, … la charge de travail était démultipliée. "Les gens ne se rendent pas compte à quel point être prof demande beaucoup de travail, bien plus que celui qu'on passe face aux élèves. Cela pesait énormément dans mon mal-être. Je n'étais jamais tranquille. J'ai l'impression de travailler moins en faisant 38 heures par semaine que quand j'en faisais 20 en tant qu'enseignante."
Au bout de 12 ans d'enseignement, Violette ne se voit plus travailler dans ce secteur jusqu'à ses 65 ans. "L'enseignement demande une quantité énorme d'énergie à la fois physique et mentale, pour un résultat médiocre en termes de reconnaissance", lance-t-elle.
L'ex-professeure affirme que la crise du Covid a eu un impact négatif sur la motivation de ses élèves. "Quand je les ai retrouvés, ils étaient encore moins intéressés qu'avant", déplore-t-elle. "Quand vous enseignez dans le professionnel, à des futurs coiffeurs et puéricultrices, c'est compliqué de donner un sens à la géographie", explique-t-elle.
Une décision radicale
Le déclic survient un matin, chez elle. Alors qu'elle boit son café, Violette se met à pleurer. "Je n'avais vraiment pas envie d'aller travailler. Ce jour-là, j'ai annoncé à mes collègues que c'était la dernière fois que je mettais les pieds ici", raconte-t-elle. Violette parle d'une décision radicale plutôt que d'un projet mûrement réfléchi.
Très vite, Violette est assaillie de doutes, persuadée qu'être professeure fait partie de son identité. "Je me disais : est-ce que je suis capable de faire autre chose ? J'ai toujours été convaincue que j'étais bien à ma place. J'adorais ce que je faisais, mais tout s'est alourdi au fur et à mesure et a peu à peu terni ma motivation."
Sans autre emploi, elle se donne alors trois mois pour trouver un nouveau travail, ce qu'elle réussit finalement en 1 mois. "Je n'ai jamais regretté un seul jour d'être partie", confie-t-elle après-coup. "Maintenant, après ma journée de travail, mon travail est terminé, je profite pleinement de ma soirée. Quand je suis en vacances ou en week-end, je n'ai plus de charge mentale liée à l'enseignement. J'ai aussi quelques avantages extralégaux."
Un mal-être partagé par beaucoup
Virginie, commerciale depuis l'année dernière, a elle aussi entamé une reconversion, après plus de 10 ans dans l'enseignement spécialisé. "Je commençais à m'ennuyer en classe. Je me demandais tous les matins ce que je faisais là. J'allais travailler sans réel plaisir, même sans y aller avec des pieds de plomb", confie-t-elle.
Pour elle, cette démotivation serait partagée par beaucoup de professeurs. "Il n'y a pas un seul enseignant que je connaisse qui veut rester dans l'enseignement. Ils en ont tous marre, mais ils n'osent pas partir parce qu'ils ont peur pour l'aspect salarial, les congés, etc.", assure-t-elle.