"Ce qui s'est passé chez DéFi, c'est du jamais-vu en politique belge"
Pour Dave Sinardet, la sortie d'Olivier Maingain est incompréhensible. "Mais toute cette histoire de recomptage donne quand même une impression d'amateurisme de la part de DéFi."

- Publié le 21-02-2024 à 16h07
- Mis à jour le 05-03-2024 à 12h32

En période de campagne électorale, les hommes et femmes politiques n'épargnent pas leurs adversaires. Invectives, piques... Tous les coups (ou presque) sont permis. Il est connu que l'arène politique devient un terrain très dangereux à quelques mois d'un scrutin. Et ça ne choque - la plupart du temps - personne. Mais quand ces tensions éclatent entre des personnalités politiques issues d'un même parti... là, ça coince. D'autant plus quand il s'agit d'un ancien président de parti qui accuse son successeur de "tricherie"... Dans le cadre de son rendez-vous "Regard de Flandre", La Libre passe en revue avec Dave Sinardet les derniers temps forts de la campagne. Le politologue (VUB) évoque la guerre des clans chez DéFi, mais également les propositions controversées du PS et la mauvaise forme de l'Open Vld.
C'est la guerre chez DéFi. Olivier Mangain a lancé de lourdes accusations à l'égard de son propre parti. Sachant que la formation politique est déjà au plus bas dans les sondages, l'ancien président est-il en train de l'achever ?
Oui, j'en ai bien l'impression... Il oeuvre à déstabiliser sa formation politique depuis qu'il n'est plus président, plutôt qu'à le renforcer. C'est Olivier Maingain aussi qui a bloqué une possible alliance avec Les Engagés, qui aurait pourtant pu être une bonne manière pour le parti de se remettre sur les rails. Ces dernières années, il a régulièrement fait des déclarations qui n'ont pas rendu la vie facile à son successeur, François De Smet. Et il va encore plus loin ces derniers jours... Il faut tout même admettre que les instances actuelles de DéFi apportent de l'eau à son moulin. Toute cette histoire de recomptage donne quand même une impression d'amateurisme. On se croirait au Congo, sans vouloir être péjoratif. Ou dans des pays avec une réputation démocratique douteuse. Mais les accusations de tricherie du chef de cabinet et donc du président du parti sont graves. C'est du jamais-vu au sein d'un parti. En plus, Maingain fait tout ça sur la place publique alors que l'on se pose des questions sur la survie de DéFi.
Quel est l'intérêt de l'ancien président de DéFi dans cette affaire ?
Sa démarche est assez incompréhensible. Olivier Maingain est resté 24 ans à la tête du parti. Même Bart De Wever ne lui arrive pas à la cheville en terme de longévité. Il a donc été la figure emblématique de DéFi durant de longues années. On a du mal à voir son intérêt, hormis commettre des dommages au parti, parce qu'il ne s'y reconnait plus complètement... Est-il si frustré ? Il y a aussi toutes les discussions sur la liste bruxelloise qui jouent. Sur ce point, Maingain a un véritable intérêt. Mais il y avait d'autres manières de contester ce qu'il s'est passé en interne.
Le PS a dévoilé les grandes lignes de son programme. On y trouve notamment la semaine de quatre jours et une augmentation des salaires. Comment sont vues ces propositions au Nord du pays ?
Le PS en campagne redécouvre son côté marxiste et vient avec des propositions radicales. Ce n'est pas nouveau. C'est donc prévisible. Mais ce qui est encore plus prévisible, c'est l'hystérie que les socialistes déclenchent sur les réseaux sociaux. Tous les économistes, les politiques et les faiseurs d'opinions de droite veulent être les premiers à attaquer le PS et ses propositions. La réaction d'une partie de la Flandre n'était donc pas très positive mais c'est la campagne électorale. En 2019, on avait assisté au même phénomène quand le PS avait proposé de ramener l'âge de la pension à 65 ans. Ça ne s'était finalement pas fait. Il n'y a donc rien de neuf sous le soleil.
Les socialistes ne sont-ils pas en train d'alimenter l'image du Wallon qui ne veut pas travailler et qui veut toujours plus d'argent ?
Oui, ça c'est sûr. Le PS donne du grain à moudre à toute la partie droite de l'échiquier politique flamand. La proposition des socialistes est toutefois un peu plus nuancée. Ils n'ont pas dit qu'ils voulaient immédiatement instaurer la semaine de 32 heures partout. Du côté flamand, on ne comprend pas que les socialistes viennent avec une proposition aussi radicale dans le contexte budgétaire actuel. Les prévisions du Bureau du plan indiquent qu'il faudra économiser à peu près 30 milliards... C'est important de demander aux partis qui viennent avec des mesures qui peuvent coûter beaucoup d'argent comment ils comptent financer leurs propositions. Le PS parle d'une taxation des grandes fortunes, mais il y a beaucoup de questions sur sa faisabilité. Les socialistes donnent l'image d'un parti qui ne se soucie pas du fossé budgétaire dans lequel la Belgique semble plonger, qui vit dans une réalité parallèle.
Dans le sondage de Knack, l'Open Vld poursuit sa chute. La débâcle est-elle inévitable en juin pour les libéraux flamands ? Comment l'expliquer ?
Je suis toujours assez réticent à commenter les sondages qui créent plus de réalité qu'ils n'en reflètent. Méthodologiquement, il y a souvent des problèmes. Il y a aussi des parties de la population qui sont très difficiles à joindre pour ce genre d'études, notamment des personnes issues de l'immigration qui représentent à Bruxelles quand même une grande partie de la population. Les médias oublient aussi souvent de tenir compte de la marge d'erreur, quand ils interprètent les résultats. Il ne faut pas dire non plus que ça ne vaut rien du tout. Mais ce sondage en tous les cas ne dit rien de nouveau. C'est de l'argent jeté par la fenêtre. Le score des libéraux flamands était déjà très faible dans les sondages précédents. L'Open Vld est dans une très mauvaise posture. Le seul espoir auquel il peut s'accrocher, c'est Alexander De Croo. Il reste assez populaire. La marque De Croo est toujours plus forte que la marque Open Vld. La question est de savoir si les libéraux flamands vont réussir à transférer un peu de sa popularité vers le parti. J'en doute. Surtout qu'il n'y a qu'en Flandre Orientale qu'on va pouvoir voter pour De Croo. Or, il a une concurrence assez forte dans cette province. Il sera confronté à Petra De Sutter (Groen) et Vincent Van Peteghem (CD&V). L'Open Vld a donc beaucoup de soucis à se faire...
On a justement assisté à un bras de fer entre Vincent Van Peteghem (CD&V) et Alexia Bertrand (Open Vld) sur le dossier des bons d'Etat. Est-ce que cela peut encore plus enfoncer les libéraux flamands à l'approche du scrutin ?
Oui ! L'Open Vld a fait une grosse erreur. En septembre, les libéraux flamands ont soutenu la diminution du précompte sur le bon d'Etat. Et soudainement, ils trouvent des tas d'arguments pour dire que ce n'est pas souhaitable. Ce n'est donc pas très cohérent. Or on entend souvent que la population se sent un peu abandonnée par les politiques. Elle n'a plus confiance parce qu'elle a l'impression que les hommes d'Etat n'ont plus la capacité de l'aider ou qu'ils ne le veulent tout simplement plus. Dans ce dossier, on aurait pu montrer que les politiques pouvaient faire bouger les choses et mettre sous pression les banques. Au lieu de montrer que le gouvernement peut être soudé pour le bien du peuple, on assiste à nouveau à des jeux partisans. Comme Van Peteghem est le plus grand rival de De Croo en Flandre Orientale, l'Open Vld ne veut pas qu'il puisse capitaliser sur le bon d'Etat. Même Groen a fait bloc contre le projet du ministre des Finances. Cette affaire endommage l'image de De Croo et de son gouvernement.
On parle déjà de réorganiser des élections trois mois après le scrutin, si on n'arrive pas à former une majorité. Est-ce une bonne idée ?
C'est un débat très important. J'ai été auditionné au Parlement, il y a un an et demi, pour savoir comment éviter de nouveaux blocages dans la formation d'un gouvernement. Il faut un moyen de pression sinon les discussions s'éternisent. Et des jeux partisans viennent compliquer les choses. Une des pistes possibles serait de dire qu'après un certain laps de temps - à mes yeux, plutôt six mois que trois - on réorganise automatiquement des élections. Cela a des avantages mais aussi des désavantages. D'un côté, les partis sauraient qu'ils risquent d'être sanctionnés dans les urnes s'ils bloquent les discussions et qu'on en arrive à revoter. D'un autre côté, si un parti impliqué dans la formation d'un gouvernement voit que de nouvelles élections pourraient lui être profitables, il y a un risque qu'il sabote les négociations.
Une autre option que je défends et qui n'est pas très populaire au sein des partis politiques est de lier la formation du gouvernement à la question du financement des partis, en s'inspirant de la dégressivité des allocations de chômage. Les partis politiques doivent recevoir un financement adéquat mais ils ont aussi des devoirs. L'un d'entre eux est de gouverner le pays et de former dans des délais raisonnables un gouvernement. S'ils ne respectent pas ces délais, on peut imaginer une diminution dégressive de leur financement. Evidemment, ce serait une diminution aussi progressive, c'est-à-dire que l'on n'enlèverait pas la même somme à chaque parti. Dans un pays où le financement des partis est un peu excessif, on peut largement lier ces deux débats. Il faut qu'on soit plus créatif face à ces problèmes de blocages. Pourquoi pas envisager un gouvernement minoritaire ? Il ne faut pas créer de nouveaux obstacles avec des partis qui disent non seulement on veut un gouvernement majoritaire, mais en plus il doit être majoritaire dans les deux groupes linguistiques.