"La Région bruxelloise est exigeante. Je pense que c'est l'héritage d'une politique qui se voulait très volontariste"
Pour répondre au déficit de logements à Bruxelles, le nouveau patron de l'organisme public bruxellois estime que Bruxelles devrait s'inspirer de la ville de Vienne, qui dispose de 60 % de logements publics et sociaux.

- Publié le 23-02-2026 à 08h16
- Mis à jour le 23-02-2026 à 11h06

Alain Verheulpen coche toutes les cases pour le poste de directeur général de la SLRB (Société du Logement de la Région de Bruxelles-Capitale) qu'il occupe depuis mi-janvier. Cet ingénieur civil des constructions (ULB) a "le béton" dans le sang. "Mon papa a contribué à la construction du métro bruxellois. Tout petit, j'allais sur les chantiers du métro. Cela m'a donné le goût du béton, de l'eau et du plâtre", nous explique-t-il fièrement.
Ce "bon" bilingue n'est en rien un pur produit politisé de l'appareil administratif bruxellois. Il a en effet une longue expérience dans le privé. Il a travaillé 20 ans chez Axa Real Estate où il était en charge de développement de projet avant de rejoindre Home Invest où il a pu "toucher de très près" au résidentiel.
C'est en décembre 2022 qu'il rejoint le cabinet de l'ancien ministre-Président bruxellois PS Rudi Vervoort où il avait le titre de conseiller de développement territorial.
Il est entré au cabinet Vervoort à la suggestion d'un ami. "J'ai clairement dans mon réseau depuis l'université pas mal de gens qui se sont investis en politique." Il n'a pas de carte de parti mais confie avoir des "affinités avec le monde PS. Je me sentais bien dans les valeurs du cabinet Vervoort".
Père de deux enfants, ce Schaerbeekois de 52 ans vient au bureau à vélo. Il se dit "très attaché à Bruxelles. C'est vrai qu'il y a une concentration des difficultés mais aussi une concentration de vies et d'opportunités".
Dans l'interview, il trace des pistes pour améliorer l'offre de logements à Bruxelles, actuellement largement insuffisante.
En tant que nouveau CEO de la SLRB, quelles sont vos priorités ?
Je les résume en trois mots : qualité, soutenabilité et solidarité. La qualité y est déjà avec celle des logements et des quartiers. On rayonne autant sur les quartiers que sur les habitants.
Deuxième point : la soutenabilité financière. Le secteur est confronté à une explosion de besoins de financement. Il faut donc trouver une solution.
La solidarité pose, elle, la question du parcours résidentiel. Le logement à Bruxelles va du 'sans-chez-soirisme' au marché privé de luxe. Tous les maillons doivent pouvoir coexister dans cette chaîne.
La question du logement, en particulier social, commence par les gens qui sont à la rue".
Que voulez-vous dire par le sans-chez-soirisme ?
Ce sont les gens qui sont à la rue ou mal logés. On les appelle 'sans-chez-soi' car les personnes peuvent avoir un abri sans avoir un chez soi. Il est prévu d'accueillir jusqu'à 6 % de personnes sans-abri ou mal logées dans nos logements dans les trois années qui viennent.
La question du logement, en particulier social, commence par les gens qui sont à la rue.
Ne peut-on pas reprocher à la SLRB de beaucoup travailler dans les mêmes communes, à savoir Molenbeek, Anderlecht, Bruxelles notamment, et ainsi de les avantager ?
Cela pose la question de savoir s'il ne faut pas plus de logements, sachant que la liste d'attente est passée de 50 000 à 60 000 demandes avec un temps moyen d'attente de 12 ans.
Les communes ont un taux de logements sociaux qui varie entre 5 et 18 %, avec une moyenne de 7 %. La répartition, très inégale entre communes, est en partie historique et aussi politique.
Idéalement, les 7 % devraient être répartis uniformément et même monter à 15 % afin de couvrir la liste d'attente. On se rapprocherait ainsi du modèle en vigueur à Vienne, qui est souvent cité en exemple. Soixante pour cent des logements dans la capitale autrichienne sont constitués de logements publics et sociaux. Cela permet d'assurer l'accueil des sans-abri tout en proposant des logements avec des loyers du même niveau que ceux dans le privé tout en passant par des loyers sociaux. De quoi générer des revenus locatifs moyens et pas uniquement sociaux.
Cela vous paraît-il réalisable à Bruxelles ?
Cela n'arrivera pas dans les cinq ans. Le modèle viennois s'est construit en une centaine d'années et est basé sur une contribution de solidarité de tous les habitants. En fait, le logement social viennois a le même âge que celui à Bruxelles avec la différence qu'il a bénéficié d'un investissement continu.
Qu'est-ce qu'une commune comme Woluwe-Saint-Pierre a à gagner à avoir plus de logements sociaux ?
C'est le principe de la solidarité. Il faut faire comprendre que le logement social amène aussi de la vie et de la vie potentiellement qualitative.
La SLRB, via les SISP (sociétés immobilières de service public), ce n'est pas seulement 7 % du parc de logements à Bruxelles, c'est aussi 400 hectares soit l'équivalent de 800 terrains de football, dont 30 % de non bâtis. Il y a donc des choses à faire dans les communes quelles que soient leurs aspirations politiques.
Il faut aussi rappeler que 30 % de nos locataires sont des retraités. Or, toutes les communes ont des retraités. Sans vouloir stigmatiser une commune comme Woluwe-Saint-Pierre, le logement social apporte une solution à de nombreux retraités.
Mais comment faire pour avoir une meilleure répartition entre communes ?
On fait avec ce qu'on a. Pourquoi c'est plus facile de s'implanter dans une commune comme Anderlecht ou Molenbeek ? Parce que le foncier est moins cher si on doit l'acquérir.
Et comment faire pour résorber les 60 000 demandes de logements sociaux ?
La SLRB n'y arrivera pas seule. Elle est un des moyens pour y parvenir. Il faudra voir quelle sera la vision de la nouvelle secrétaire d'État au logement (la PS Karine Lalieux). Nawal Ben Hamou (l'ex-secrétaire d'État PS au logement, NdlR) avait parlé 'des 15 000 solutions'. Cela allait du régime des AIS (Agences immobilières sociales, NdlR) à la question de la grille des loyers.
Dans quelle mesure la grille des loyers peut aider à résorber les besoins ?
Pour le moment, je vois un discontinuum clair entre les loyers sociaux – on parle d'un loyer moyen autour des 420 euros par mois- et le loyer médian à Bruxelles qui vient de dépasser 1 300 euros. On a peu de dispositifs entre ces deux offres. Il y a le système des AIS qui proposent des loyers plus bas que le marché en échange de différentes compensations. Mais il y a peu de logements dans les AIS (on parle de 8 000 logements à Bruxelles, NdlR) par rapport aux 41 000 logements sociaux.
Un peu comme le modèle viennois, il faudrait une grille continue des loyers.
Pour nous, la grille des loyers doit permettre de garder le marché des loyers sous contrôle. Le but n'est pas de diminuer les revenus de ceux qui mettent des biens en location afin de se constituer une épargne notamment pour leur retraite. La grille vise à garantir ce continuum des loyers, qui manque aujourd'hui et qui crée en partie un piège à l'emploi du logement social.
Qu'entendez-vous par piège à l'emploi ?
Si un locataire social trouve un travail suffisamment rémunéré et dès lors ne répond plus aux critères du logement social, il devra payer 900 euros en plus pour trouver un logement. Cela peut être un frein à la recherche d'un emploi.
Je peux vous assurer que ce n'est pas la loi des petits copains. C'est un mythe qu'il faut pouvoir démonter".
N'y a-t-il pas des abus avec des gens qui cachent leurs revenus ou du clientélisme dans le système d'attribution ?
Il est sans doute compliqué d'affirmer qu'il n'y a pas d'abus sur les revenus. Par contre je pense qu'on a atteint un niveau de contrôle de haut niveau, notamment sur la liste d'attente des locataires. La liste d'attente est hypercadrée avec des accès extrêmement limités. C'est un des principaux points d'attention de nos délégués sociaux pour éviter tout clientélisme. Je peux vous assurer que ce n'est pas la loi des petits copains. C'est un mythe qu'il faut pouvoir démonter.
Sur les abus de revenus, on n'a pas de pouvoir d'enquête en particulier sur le travail au noir. Mais on peut espérer que cela reste marginal.
Le nouveau gouvernement a décidé d'injecter 400 millions dans la SLRB. C'est beaucoup d'argent…
En fait, cela représente environ 5 % du budget régional que j'évalue à 8 milliards. Cela touche la question du financement de Bruxelles. Les 8 milliards sont-ils suffisants ? De mon point de vue, ce n'est pas suffisant pour assurer les missions d'une capitale.
La pauvreté, comme dans toutes les grandes villes, aura tendance à se développer là où il y a une création de richesses. Mais vu la régionalisation, une grande partie des moyens va être dépensée dans les autres régions et ne profitera donc pas à Bruxelles.
Pour moi ce niveau de 5 % est mineur. Mais évidemment quand on vise 3 à 4 % d'économies tous les ans, 5 % c'est beaucoup. Le choix est politique. Je suis conscient que la mobilité ou l'environnement sont aussi des enjeux importants.
En termes absolus, les montants n'en restent pas moins impressionnants.
Si on considère que c'est de l'investissement, notamment dans du bâti, ce n'est pas perdu. Cet argent pourra être valorisé comme garantie pour obtenir des financements, dans le cadre de notre déconsolidation.
Il faut aussi considérer la SLRB comme un opérateur d'infrastructures, comme des voies de trams, des parcs, de collectes de déchets, etc.
Je vais vous citer d'autres chiffres : sur les 25 années qui viennent, on estime à 6,5 milliards les investissements nécessaires dans le bâti pour la rénovation pour se conformer au plan climat.
Ce plan climat n'est-il pas justement trop ambitieux voire irréalisable pour le secteur du logement ?
C'est ce qu'on a tendance à dire actuellement. Mais d'un autre côté n'est-il pas nécessaire ? Les citoyens européens ont élu des personnes qui veulent atteindre les objectifs fixés à l'horizon 2050. Et pour le logement social, ces objectifs devront même être atteints 10 ans plus tôt, pour 2040. On essaie donc de se mettre en ordre de marche. Effectivement, on devrait aller 4 fois plus vite que maintenant.
La SLRB a-t-elle les moyens d'être première de classe en termes de logement durable ?
On n'a sans doute plus les moyens d'être plus qu'exemplaire. On les a eus pendant un moment. On doit revenir à une certaine sobriété. Comme un peu tout le monde.
On y arrive comment ?
En étant moins innovant. En privilégiant plus le 'low tech' par rapport au 'high tech' dans les technologies du bâtiment. Il faut poursuivre l'idée de revenir à des choses plus simples.
Avez-vous des exemples concrets ?
On cite souvent les ventilations où il y a des systèmes simples et d'autres complexes. On peut faire des systèmes centralisés où il y a moins d'entretien pour les habitants. Autre exemple qui ne vise pas spécialement les logements sociaux : la domotique n'est pas toujours indispensable.
Je voudrais revenir aux 400 hectares de la SLRB. Ils comprennent 30 % de non bâti. Ils offrent des espaces verts mais aussi la possibilité de faire de la géothermie et des réseaux de chaleur. Aujourd'hui, la SLRB dessine Bruxelles, mais demain elle la chauffe potentiellement.
Cela peut-il être générateur de revenus ?
Il ne faut jamais imaginer que le logement social sera une source de revenus. Je ne pense pas qu'il faut en faire une cash machine. On peut être une source de plus-values sociale et sociétale. C'est davantage notre rôle.
En même temps, il est important de revenir à une situation d'équilibre financier. Les réseaux de chaleur peuvent contribuer à une économie de dépenses plus qu'être une source de revenus.
Il est vrai que la Région bruxelloise est exigeante. Je pense que c'est l'héritage d'une politique qui se voulait très volontariste".
Une solution au manque de logements sociaux ne pourrait-elle pas passer par plus de rénovation de bâtiments que pourrait racheter le SLRB ?
Le prix que pourra offrir le privé pour faire des appartements sera toujours plus élevé. Dès le moment où on a des terrains, on doit se consacrer sur ceux-ci. Mais on a aussi des exemples d'anciens bureaux ou d'usines achetés pour en faire du logement social.
Le système de PEB à Bruxelles suscite beaucoup de critiques. Dans quelle mesure est-il améliorable ?
Il est vrai que la Région bruxelloise est exigeante. Je pense que c'est l'héritage d'une politique qui se voulait très volontariste.
Il y a un projet d'instaurer un PEB un peu moins strict. Cela ne devrait toutefois pas changer grand-chose pour l'essentiel de notre bâti. Lequel a 60 ou 100 ans d'âge et va toujours avoir un mauvais PEB. Sans doute qu'on y gagnerait à s'aligner sur les autres régions. Parfois le PEB ne met pas en valeur des solutions qui nous paraissent bonnes, comme les réseaux de chaleur.
Vous pourriez faire du lobby sur cet aspect…
On en fait… On discute entre administrations.
Dans la réorganisation des administrations, la SLRB ne devrait-elle pas se rapprocher d'autres organismes comme Citydev ou la Sau (société d'aménagement urbain) ?
On a l'impression qu'il y a des doubles emplois. Je pense que cela s'objective. Car il y a des spécificités et des atouts des uns et des autres.
Le moratoire sur les engagements pourrait-il vous mettre dans l'embarras ?
Il met déjà dans l'embarras les administrations depuis qu'il est en vigueur fin 2023. Cela pousse à la créativité pour encourager la mobilité interne.
La SLRB est touchée par la décision du tribunal de première instance sur les terrains non bâtis d'au moins un demi-hectare. Espérez-vous que le gouvernement aille en appel ?
Effectivement, beaucoup d'administrations sont demandeuses d'un appel. Cela représente plus de 1 000 logements à la SLRB et déjà 10 millions d'investissements. Et on n'est pas les plus lourdement touchés. Je pense à la Région qui a par exemple acheté le marais Wiels. La Stib est aussi concernée pour des dépôts. Bruxelles Propreté pour des lieux de stockage.
Le jugement met l'accent sur l'aspect environnemental. Mais il y a aussi l'aspect du droit au logement. Ce n'est pas à moi à critiquer un jugement, mais l'équilibre entre environnement et logement n'a pas été respecté.
Et donc effectivement, on espère que le gouvernement ira en appel. Vu notre position, on doit se réserver le droit d'aller en tierce opposition pour défendre cet équilibre entre les différents enjeux.
Pensez-vous que le gouvernement ira en appel maintenant que les Écolos ne sont plus dans le gouvernement ?
Ce n'est pas à moins à me prononcer. Mais il y a encore Groen, qui est quand même sensible à cette question.
Cela m'amène à rappeler que ce jugement est rendu à la suite de l'initiative de 1 300 signatures. Avec notre liste de 50 000 demandes de logements sociaux, on pourrait vite avoir 13 000 signatures ! Les environnementalistes ont une capacité à se syndiquer. Comment se fait-il que les locataires ne puissent pas aussi se mobiliser ?