"Bart De Wever pourrait mener le pays à une situation tout aussi inédite que chaotique"
Chaque mercredi, pour la série "Regard de Flandre", La Libre donne la parole à un observateur du Nord du pays pour décoder les temps forts de la campagne électorale. Ce 28 février, c'est Rik Torfs qui se prête à l'exercice.

- Publié le 28-02-2024 à 14h43
- Mis à jour le 04-03-2024 à 22h12

À presque 100 jours du mégascrutin de juin, une question taraude les hommes et femmes politiques du nord comme du sud du pays : la N-VA pourrait-elle s'allier au Vlaams Belang en Flandre ? À l'heure actuelle, personne n'a la réponse. Même pas Bart De Wever. Le président des nationalistes flamands a pris soin jusqu'ici d'entretenir le flou sur cette possible alliance avec l'extrême droite. On l'a encore vu, ce mardi 27 février, lors d'un débat face à ses confrères flamands. Bottant en touche, le bourgmestre d'Anvers a préféré lancer un nouvel appel aux présidents de parti autour de la table à ne pas monter dans une coalition fédérale sans majorité en Flandre. Sinon il ne faudra plus compter sur lui… Dans le cadre du rendez-vous "Regard de Flandre", La Libre a interrogé l'ancien sénateur CD&V Rif Torfs. Celui qui a occupé le poste de recteur de la KULeuven décrypte le débat de ce mardi et revient sur la confection des listes libérales.
Qu'avez-vous surtout retenu des échanges entre les hommes et femmes politiques du Nord du pays dans le cadre du débat de ce mardi ?
Ce que je retiens surtout, c'est qu'après le scrutin la composition de la coalition fédérale jouera un rôle crucial pour la formation du gouvernement en Flandre. Cela se murmurait déjà mais ça a été dit très ouvertement cette fois.
C'est Bart De Wever qui a surtout insisté pour que le gouvernement fédéral s'appuie sur une majorité flamande, agitant une nouvelle fois la menace d'une possible alliance, dans le cas contraire, avec le Vlaams Belang en Flandre. Est-il de plus en plus enclin à former une coalition avec le parti de Tom Van Grieken ?
C'est une question qui a toujours été taboue. Il y a bien entendu d'abord la condition mathématique : un tel gouvernement aurait-il une majorité ? Ce n'est toujours pas clair. Mais, à mes yeux, le score du Vlaams Belang reste sous-estimé. Si la N-VA et le Vlaams Belang avaient une majorité, cela pèserait bien entendu sur la formation du gouvernement fédéral, cela viendrait contrecarrer les plans des autres partis flamands. Il est plus clair que jamais que le choix de De Wever va avoir un impact considérable.
Est-ce surprenant que les autres partis soient plus réticents à suivre Bart De Wever dans l'idée d'avoir une majorité flamande au sein du gouvernement fédéral ?
Non. Car, d'une certaine manière, c'est naturel d'espérer pouvoir poursuivre de la même façon. Je comprends que même si le palmarès de la Vivaldi n'est pas spectaculaire, les partis flamands qui en font partie veulent la prolonger. C'est un peu devenu une tradition d'avoir une minorité d'un côté. La dernière fois qu'on a eu une majorité des deux côtés, c'était sous Yves Leterme… Ce qui serait inédit, c'est que si une coalition Vlaams Belang – N-VA se forme en Flandre, alors aucun parti du gouvernement flamand ne sera dans la majorité fédérale et vice versa. Cette nouveauté mettrait à l'épreuve le modèle belge. Il est théoriquement armé pour y faire face, mais on comprend déjà que cela ne serait pas facile et que Bart De Wever pourrait mener le pays à une situation chaotique.
La situation semblait plutôt tendue entre la nouvelle présidente de Vooruit, Melissa Depraetere, et Bart De Wever. Est-ce la fin de la bonne entente entre les socialistes flamands et les nationalistes ?
Oui. Bart De Wever avait de bonnes relations avec Conner Rousseau. Mais, après ses propos racistes et son départ de la scène politique, ça sera moins facile pour le président nationaliste de trouver un nouvel allié de la même envergure au sein de Vooruit. Ça complique un peu les choses…

La N-VA a fait une proposition radicale ces derniers jours à l'égard de l'immigration, qu'elle veut stopper "pour au moins quelques années". Les nationalistes tentent-ils de séduire l'électorat du Vlaams Belang ?
Tout le monde essaie de séduire l'électorat du Vlaams Belang, parce qu'il est le plus grand. Conner Rousseau à l'époque se voulait comme l'adversaire préféré du Vlaams Belang mais lui aussi avait une position assez dure sur l'immigration. Les propos de la N-VA ne sont pas réalistes. C'est une faiblesse. Dire qu'on est en mesure de contrôler ce flux migratoire, ça n'a jamais réussi. Mais une politique migratoire crédible fait bien partie de leur programme. Ils savent ce qui est possible et ce qui ne l'est pas. Theo Francken a été secrétaire d'État à la Migration. Il n'a pas résolu les problèmes non plus. Ça demeure un dossier très épineux qui, bien entendu, ne dépend pas seulement de la Belgique, mais également de l'Europe.
Est-ce que cette stratégie de tenter de grappiller des voix au Vlaams Belang peut fonctionner ?
Cette stratégie ne va pas prendre. On parle souvent uniquement du Vlaams Belang dans le contexte du racisme et des dossiers d'immigration. Mais il faut voir également ce que le parti de Tom Van Grieken dit sur d'autres sujets. Pas pour le suivre, mais pour mieux comprendre le mécontentement général. Il y a par exemple le dossier agricole, le rôle de l'Union européenne… qui pèsent aussi dans la balance de l'électorat du Vlaams Belang. Ce mécontentement plus profond ne sera pas résolu en combattant un ou deux points du programme du parti d'extrême droite.
Plusieurs élus de partis différents (PS, MR, Les Engagés) se sont rassemblés mardi pour lancer un mouvement universaliste et anti-communautariste. Ils veulent peser dans le débat politique. Y croyez-vous ?
C'est un problème relativement difficile. Je suis d'accord avec quelques grandes lignes. Mais on voit que certaines volontés universalistes se heurtent aux règles édictées par l'Europe. Être universaliste pur et simple est un peu naïf.

Ils ont ciblé le parlement bruxellois estimant que c'était "le laboratoire de tous les problèmes qu'on allait rencontrer à l'avenir" ?
M. Uyttendaele fait partie des signataires. Au sein des socialistes à Bruxelles, il a vécu de très près ces problèmes, puisque les communautaristes sont au pouvoir. Il est donc logique qu'il se positionne sur le sujet, qui doit être abordé. Pour avoir une politique durable, il faut instaurer un cadre qui soit plus universel. Par exemple, quand il s'agit d'abattage rituel, il ne faut pas que Bruxelles soit une sorte d'enclave dans le monde occidental. Le particularisme ne peut pas être la clé, mais une approche universaliste sans tenir compte des sentiments de la population locale, ce n'est pas réaliste non plus. On constate quand même que le PS compte pas mal sur le communautarisme pour maintenir sa position de force. Il faudrait avoir un peu plus de courage à ce sujet.
C'est finalement fait, le MR tient sa tête de liste fédérale à Bruxelles en la personne de Valérie Glatigny. Est-ce un bon choix ?
Non. On aurait bien entendu préféré Sophie Wilmès, mais ce n'est pas mal qu'on accepte enfin que les élections européennes soient très importantes. Pour de ce qui est de Valérie Glatigny, tout dépendra des prochains mois et de son habilité à faire campagne. Elle n'est clairement pas aussi populaire que Wilmès, mais ça peut être un atout si on est très bien entouré et qu'on a une bonne équipe de communication. Il faut donner une chance à des profils parfois un peu inattendus. Je suis un supporter de la diversité des profils politiques.
Comment expliquer que Georges-Louis Bouchez ait eu autant de mal à trancher ?
Je crois que la pression sur les épaules de M. Bouchez se fait de plus en plus forte, vu l'influence grandissante de Sophie Wilmès. Elle décide de ce qu'elle veut faire, où elle va se présenter… Bouchez n'a pas tellement de marge pour se tromper. Si son parti ne performe pas assez aux élections, il peut perdre sa position. On peut donc comprendre la nervosité de Georges-Louis Bouchez. En plus, il a dû réagir à deux situations compliquées : le pas de côté de Charles Michel et le choix de Didier Reynders entretemps d'être candidat au Conseil de l'Europe… Cela crée des conditions un peu alambiquées, qui donnent lieu à des réflexions inhabituelles et pas faciles. Ce n'est pas évident de combler les trous dans un tel contexte.