Mathieu Bihet : "Sauf erreur de ma part, Engie n'a pas son permis pour démanteler Tihange 1"
Le ministre de l'Énergie a pour mandat de prolonger les réacteurs nucléaires Doel 1, Doel 2 et Tihange 1. Mais Engie ne l'entend pas de cette oreille. Interview.
- Publié le 06-09-2025 à 08h03
- Mis à jour le 08-09-2025 à 11h47

Cela fait sept mois que Mathieu Bihet (MR) a endossé le costume de ministre fédéral de l'Énergie. Ce Neupréen de 34 ans est resté très attaché à sa commune, "son premier amour". Il y est encore échevin "empêché", en raison de sa fonction fédérale. "Je n'ai loupé aucun conseil communal depuis que je suis ministre", se félicite-t-il.
Bien implanté dans sa commune, Mathieu Bihet est devenu échevin de l'urbanisme et de l'aménagement du territoire dès 2017, après un renversement de majorité. "J'adore parler avec les gens des projets urbanistiques dans lesquels j'ai été impliqué", déclare-t-il.
Alors qu'il était député fédéral, Mathieu Bihet a pu se montrer très critique envers sa prédécesseur, l'ancienne ministre de l'Énergie Tinne Van der Straeten. L'écologiste flamande faisait pourtant partie d'un gouvernement en coalition avec son parti, le MR. Mais, celui qu'on surnomme "Atomic Boy" pour ses prises de positions favorables au nucléaire n'était logiquement pas sur la même ligne que la ministre Groen.
Ceci dit, le MR a fait naître de grandes attentes dans le dossier nucléaire, en promettant de prolonger la durée d'exploitation des plus vieux réacteurs du pays : Doel 1, Doel 2, et Tihange 1. Une promesse qui s'annonce compliquée à tenir, étant donné l'opposition affichée par Engie, le copropriétaire des réacteurs, et les réserves de l'Agence fédérale de contrôle nucléaire (AFCN).
C'est sur ce dossier que sera jugée la législature d'"Atomic Boy". Un surnom qui l'a beaucoup fait rire mais dont il aimerait un peu se départir. "Je ne suis pas un monomaniaque du nucléaire, précise-t-il. Mais j'estime qu'on en a besoin, au même titre que les énergies renouvelables". Interview.
Comme nous l'expliquions dans un dossier, en début de semaine, la volonté de l'Arizona de prolonger la durée d'exploitation de Tihange 1 pourrait se heurter à l'opposition d'Engie. Selon nos informations, l'énergéticien français compte en effet entamer le démantèlement du réacteur très rapidement après sa mise à l'arrêt, prévue dans moins de 30 jours.
Une perspective qui vous effraie ?
Nous faisons les choses dans l'ordre. Il a d'abord fallu mettre de l'ordre dans certains dossiers. En ce qui concerne le nucléaire, le plus urgent était d'exécuter l'accord Phoenix (NdlR : signé par la Vivaldi) de prolongation de Doel 4 et Tihange 3. Puis on a rejoint l'Alliance du nucléaire pour donner un signal clair : nous sommes désormais un pays ouvert à la technologie nucléaire. Et cela tout en étant membre des Amis du renouvelable. Nous avons aussi modifié la loi de 2003 sur la sortie du nucléaire, ce qui a permis de casser les barrages qui étaient sur notre route. Il y a également eu un accord avec la Roumanie et l'Italie pour développer un réacteur de quatrième génération ainsi qu'un accord de coopération avec la France en matière nucléaire. L'étape actuelle est la discussion avec les propriétaires (NdlR : Engie et EDF) sur la prolongation des autres capacités que Doel 4 et Tihange 3 (NdlR : Doel 1, Doel 2 et Tihange 1).
Si rien ne change, dans deux mois, il n'y aura plus rien à prolonger à Tihange 1…
Pourquoi ?
Parce qu'Engie va bientôt commencer à démanteler Tihange 1…
Sauf erreur de ma part, ils n'ont pas le permis pour démanteler. Une demande a été formulée à la Région wallonne et la procédure est en cours. En outre, toute une série de notifications doivent encore être fournies à l'Agence fédérale de contrôle nucléaire. On a ouvert des canaux de discussion avec Engie, qui est opérateur et copropriétaire, et avec EDF, qui est copropriétaire mais pas opérateur. Mais je ne peux pas faire de commentaire sur le contenu des discussions.
La stratégie est que la Région wallonne refuse le permis de démantèlement de Tihange 1 ?
Je ne sais pas, il faut demander à François Desquesnes (NdlR : ministre wallon du Territoire), ce n'est pas ma compétence. Mon point est qu'actuellement, il y a une demande. Ok, très bien, mais il y a des demandes de notre côté aussi, l'accord de gouvernement est très clair.
Comme député, vous aviez déposé une proposition de loi pour empêcher Engie de démanteler ses réacteurs arrêtés. Vous allez mettre cette proposition en œuvre comme ministre ?
Ce n'est pas ma compétence. C'est mon collègue Bernard Quintin (NdlR : ministre de l'Intérieur, MR) qui gère les infrastructures critiques.
Vous ne discutez pas avec lui ?
Il y a des discussions entre Bernard et moi. Il est aussi en discussion avec l'Agence fédérale de contrôle nucléaire. Il y a des mises aux normes à effectuer sur Tihange 1, ça fait partie du chemin classique. Mais il faut avancer étape par étape. On doit d'abord sonder les envies et la stratégie d'Engie. Doel 4 et Tihange 3 ne faisaient plus partie de leur stratégie, mais ils ont accepté d'être un partenaire de l'État belge dans leur prolongation.
"On ne va pas confier les clefs à des ingénieurs chinois et il est inimaginable de travailler avec la Russie."
Quand Engie dit qu'il ne veut pas prolonger Tihange 1, Doel 1 et Doel 2, c'est une posture de négociations ?
Je n'ai pas de commentaire à faire, je veux garantir la confidentialité des discussions pour créer un climat de confiance. Ça n'a pas toujours été simple avec Engie.
Le gouvernement a reçu des garanties, de la part d'Engie, qu'il ne démantèlerait pas Doel 1 (qui a été arrêté en février 2025). Quid de Tihange 1 et Doel 2 ?
En février, avec le Premier ministre, on a demandé à Engie de ne pas porter atteinte aux capacités nucléaires déjà mises à l'arrêt, à l'exception de Doel 3 et Tihange 2 qui étaient déjà en démantèlement.
Ils se sont engagés à ne pas porter atteinte à Tihange 1 ?
Tihange 1 n'est pas encore à l'arrêt, ce sera le cas dans 30 jours. Le courrier pour Doel 1 a été envoyé après sa mise à l'arrêt.
L'Arizona veut aussi construire des nouvelles capacités nucléaires en Belgique. Vous n'êtes pas effrayés par l'explosion du coût du projet de Sizewell C porté par EDF au Royaume-Uni (le budget est passé de 20 à 38 milliards de livres sterling, soit de 23 à 44 milliards d'euros) ?
Il s'agit d'une centrale d'une grande capacité. Et quand on construit quelque chose, on apprend de ses erreurs. Mais on ne peut pas nier qu'il y a eu des retards, notamment à Flamanville. Mais notre souhait est d'avoir un retour de notre autonomie industrielle et de travailler avec nos partenaires européens. On ne va pas confier les clefs à des ingénieurs chinois et il est inimaginable de travailler avec la Russie. Dans cette optique de relocalisation, il est important que le futur démonstrateur du réacteur de quatrième génération soit construit à Mol. La filière nucléaire a été détruite, il faut la reconstruire.
On pourrait déjà décider de l'emplacement d'une nouvelle centrale nucléaire au cours de cette législature ?
Avec le Premier ministre, je devrai présenter, d'ici à la fin de la législature, une feuille de route pour l'avenir. On devra déterminer les capacités dont on a besoin, comment on fait, avec qui, avec quoi, où et qui paie. Cela prendra du temps car il faut recrédibiliser la Belgique au niveau européen. Lors du premier Conseil européen, j'ai pris la parole pour montrer qu'il y a eu un 'game changer' en Belgique au niveau du nucléaire.
