"Les propos de Youssef Handichi peuvent être problématiques pour le MR, mais on sait très bien pourquoi il a été recruté..."
Chaque mercredi, pour la série "Regard de Flandre", La Libre donne la parole à un observateur du Nord du pays pour décoder les temps forts de la campagne électorale.

- Publié le 13-03-2024 à 16h46
- Mis à jour le 13-03-2024 à 17h24

Les sondages se suivent et se ressemblent. Un grand gagnant se profile pour le scrutin de ce 9 juin: le Vlaams Belang. Largement en tête de toutes les enquêtes en Flandre, la formation de Tom Van Grieken semble inarrêtable. Ou plutôt semblait. Pour certains observateurs, la condamnation de Dries Van Langenhove, élu sur une liste VB lors du dernier scrutin, peut changer la donne. Vraiment ? Dans le cadre de son rendez-vous "Regard de Flandre", La Libre a interrogé Audrey Vandeleene, politologue à l'UGent et à l'ULB. Elle décrypte les dernières évolutions de la campagne du Vlaams Belang et revient sur les problèmes du MR. Interview.
On a appris ce mardi que l'ancien député fédéral Dries Van Langenhove était condamné à un an de prison ferme. Certains ont estimé que cette lourde peine allait avoir des "conséquences majeures" pour le Vlaams Belang et les prochaines élections". Êtes-vous d'accord ?
Je n'ai pas l'impression que ça va porter un grand coup au Vlaams Belang. Les électeurs du parti sont déjà conscients de qui est Dries Van Langenhove et du type de propos qu'il a déjà pu tenir. Ce n'est pas vraiment une surprise. Même s'il reste proche de la formation de Tom Van Grieken, Dries Van Langenhove n'a jamais fait partie du Vlaams Belang. Il a été élu sur la liste du VB, mais il est resté indépendant. Il y avait donc déjà une distance entre lui et le parti, bien avant sa démission en tant que parlementaire.
On a l'impression que le Vlaams Belang tente de tirer parti de cette condamnation.
Tout à fait, ça pourrait renforcer un petit peu le parti. Tom Van Grieken se positionne déjà et critique le fonctionnement de la justice. Il adopte une posture de vilain petit canard, en se plaignant que tout le monde empêche le Vlaams Belang de s'exprimer. Ceux qui soutiennent le parti vont se ranger derrière cette victimisation.
Le parti est déjà largement en tête des sondages en Flandre. Sa victoire devient-elle inévitable ?
Cela peut encore changer. Dans les études qu'on a menées lors des précédentes élections, on sait qu'une personne sur cinq change encore de vote pendant la campagne électorale. Elle peut vraiment faire changer d'opinion les électeurs. D'autant qu'une personne sur deux n'a pas encore décidé pour quel parti voter. Donc tout est encore possible et des événements peuvent encore changer la donne. Mais il est clair que les tendances générales vont subsister.
L'estimation des votes pour le Vlaams Belang est plus compliqué que pour un autre parti. On sait que la désirabilité sociale joue. Même si, en Flandre, cela devient de plus en commun de voter pour le Vlaams Belang, il existe toujours une certaine gêne quand il faut le revendiquer haut et fort.
L'arrivée de Youssef Handichi au MR a fait grand bruit mais sa première interview (accordée à La Libre) aussi. Ses propos sur la neutralité de l'Etat sont-ils en désaccord avec la ligne du parti ?
Le MR se vante souvent d'être la formation politique où la liberté d'expression en interne est la plus grande. Un candidat qui suit moins les lignes du parti va être moins pointé du doigt qu'au PS ou chez Ecolo, par exemple. Dans ces deux partis, il est beaucoup plus important de montrer que l'on fait bloc. Au MR, les voix dissonantes sont vues positivement.
Et puis, on sait bien pourquoi Youssef Handichi a été recruté... Une étude que j'ai menée montre qu'au moment de recruter un candidat les partis essaient de trouver un équilibre entre trois objectifs principaux. Tout d'abord, trouver des gens qui sont ligne avec le parti, qui sont d'accord avec ses idées pour maintenir la cohésion interne. Ensuite, trouver des gens compétents pour que cela fonctionne pendant la campagne et éventuellement au parlement par la suite. Enfin, trouver des gens populaires, qui peuvent garantir un certain succès électoral. Souvent les partis essaient de piocher des candidats qui vont répondre à ces trois critères. Handichi, lui, a été principalement sélectionné pour sa capacité électorale. Il a quand même de l'expérience donc il doit avoir certaines compétences, mais le MR a clairement moins misé sur le critère d'adéquation avec les idées du parti. Chez Ecolo par exemple, ce serait inenvisageable.
La neutralité de l'Etat est un sujet très important pour Georges-Louis Bouchez. On a l'impression que la sortie de sa nouvelle recrue peut mettre mal à l'aise le parti au vu des positions fortes des libéraux ces derniers mois...
C'est certain. Et je ne dis pas que ce n'est pas problématique pour le parti. Mais, au MR, il y a moyen de s'en sortir en misant sur la liberté d'expression interne. Dans les statuts du MR, il est dit que les personnes qui sont candidates s'engagent à signer le code de bonne conduite du parti. Dans ce dernier, le candidat s'engage à respecter les valeurs chères aux libéraux. Donc le MR aura quand même quelque chose à dire si Youssef Handichi continue à dévier par rapport à la ligne du parti.
Mais on est encore loin d'un tel cas de figure ?
Oui, c'était sa toute première interview. Handichi aura peut-être reçu une petite remarque. Et puis, maintenant, il va certainement rentrer dans le rang. Et si ça ne marche pas, il sera encore temps pour le MR de changer son fusil d'épaule et de ne plus le sélectionner. Mais Youssef Handichi est une véritable machine électorale donc ce serait un manque à gagner pour le parti.
On a appris que Bertin Mampaka et Loubna Azghoud, que le MR a annoncé lundi soir 4e et 5e sur sa liste régionale bruxelloise, sont tous deux inculpés pour "prise illégale d'intérêt" dans l'affaire Milquet. Est-ce un danger pour la formation libérale ?
Selon le code de bonne conduite du MR, s'il y a une levée d'immunité parlementaire, la personne doit s'engager à faire un pas de côté. Les partis politiques sont libres d'appliquer ou non leurs règles, puisqu'ils sont juges et parties. Le MR a déjà eu tellement de difficultés à confectionner ses listes... Devoir s'y replonger et remplacer le candidat serait compliqué. Mais ce serait encore possible puisque ce n'est que le 13 avril que les partis doivent officiellement soumettre leurs listes.
Ce ne serait quand même pas un bon signal à un peu moins de trois mois du scrutin...
Non, c'est clair qu'au niveau de la communication, ce n'est pas génial. D'un autre côté, le MR n'aurait pas envie de se lancer dans la campagne avec un candidat qui est en procédure de levée d'immunité parlementaire et qui est accusé. Ce serait un argument qui serait sans cesse utilisé par ses adversaires.
N'y a-t-il pas eu une erreur de casting de la part du MR ? Les libéraux n'auraient-ils pas dû davantage creuser quant au passé de leurs nouvelles recrues ?
A nouveau, c'est quelqu'un qui est très populaire. Il coche un peu les mêmes cases que Youssef Handichi. Il est issu de la diversité. Il a de l'expérience. Il vient d'un autre parti donc il peut attirer des électeurs d'une autre formation qui sont potentiellement différents de l'électorat libéral. C'est intéressant pour le MR d'avoir des personnes susceptibles de séduire des électeurs différents de ceux qu'attirent les autres candidats.
Le recrutement de ces élus s'inscrit dans une volonté du parti de s'implanter davantage dans les quartiers plus populaires et de présenter des candidats qui représentent davantage la diversité bruxelloise. Est-ce une bonne stratégie pour le MR ?
Traditionnellement, les partis de droite ne font pas énormément appel à des candidats issus de la diversité. C'est plus une stratégie des formations de gauche, qui est liée à leur électorat davantage issu de la diversité et plus tolérant à l'égard de la diversité. Les études nous disent que les électeurs de droite ont tendance, au contraire, à discriminer ces candidats. Donc ce n'est pas positif d'avoir des personnes issues de la diversité sur les listes. Mais la société évolue. Il est compliqué pour un parti de ne plus inclure la diversité sur ses listes. Ce serait se priver d'un réservoir de voix énorme. Sur Bruxelles, on voit que dans les circonscriptions où la diversité est plus élevée, les candidats issus de la diversité sont plus populaires que les candidats non-issus de la diversité.
On entend souvent le MR critiquer le PS et Ecolo, qu'il taxe de communautaristes. Or sa démarche n'est-elle pas un peu similaire ?
Ça dépend comment on présente ces candidats. Les libéraux ont tendance à ne pas vouloir mettre des gens dans des cases. Ils sont relativement contre les quotas. Je ne les imagine pas présenter ces recrues en mettant en avant leurs origines, mais plutôt leurs idées et leurs accomplissements. On sait que le PS et Ecolo mettraient plus l'aspect des origines en avant - même chose pour le genre - pour montrer qu'ils sont représentatifs de toutes les catégories socio-démographiques.
Le PS se fait assez discret jusqu'à présent dans cette campagne, hormis quelques sorties de Paul Magnette. Est-ce surprenant alors que le scrutin approche à grands pas?
Il y a encore beaucoup de temps. La campagne est un marathon. Quand on parle aux responsables de parti, on comprend vite que la difficulté c'est de trop donner en début de campagne et de ne plus avoir d'énergie à la fin. Or, le choix des électeurs se pose relativement tard. Il y a beaucoup d'électeurs volatiles, qui passent d'un parti à un autre au sein d'un même bloc idéologique. Etant donné le nombre de partis à gauche, il y a beaucoup de concurrence.
Justement, les autres partis de gauche, comme le PTB, sont plus agressifs dans leur campagne à l'heure actuelle. N'est-ce pas risqué pour le PS ?
Le PTB ne s'arrête jamais...Les autres partis s'épuiseraient à le suivre. Je n'ai pas l'impression que ce soit risqué pour le PS parce le choix des électeurs se fait plus tard. Les gens auront beaucoup oublié d'ici là. Mais on ne peut pas dire non plus que le PS est absent. Les socialistes envoient leurs représentants partout. Il y a aussi tout un travail de terrain qu'on ne voit pas.