"La ministre Glatigny fait l'unanimité dans le sens négatif. C'est fort, en si peu de temps" : dans les salles des profs, la colère gronde
Pour comprendre et vivre au plus près les sentiments qui animent les enseignants depuis des mois, il faut pousser la porte d'une salle des profs. Dans cette pièce, fantasmée pour les élèves en raison de leur interdiction d'y entrer, les langues se délient et les confidences vont bon train. Reportage.

- Publié le 24-01-2026 à 19h00
- Mis à jour le 26-01-2026 à 10h28

Réunie autour d'une grande table, une dizaine de collègues profite ensemble d'une pause midi bien méritée. "Ici, il y a une ambiance bon enfant, mais ça ne veut pas dire que l'on est d'accord avec tout ce qui se passe", confie d'emblée une enseignante. Alors qu'ils sont installés dans une petite pièce annexe afin de pouvoir se confier à l'écart du joyeux brouhaha, deux jeunes enseignants sont vite rejoints par des collègues de tous âges, désireux eux aussi d'être entendus.
"Il y a tellement de choses à dire qu'on pourrait y passer des heures", lance d'emblée Alison, professeure d'Histoire. Visiblement remontée contre les mesures qui impactent l'enseignement, elle confie ensuite se sentir de plus en plus mal dans son métier, malgré ses 15 années d'expérience. "L'enseignement va de moins en moins bien, on le finance de moins en moins et on est de plus en plus sur notre dos", explique-t-elle.
"On nous met des bâtons dans les roues"
L'enseignante prend ensuite un exemple de décisions qui rendent le travail au quotidien plus difficile. Le Pouvoir Organisateur (PO) de son école a récemment mis en place une circulaire datant de 2023 stipulant que les trajets effectués par les professeurs entre des implantations d'une même école ou entre des écoles d'un même PO ne soient plus remboursés. "Ça signifie que si dans mon horaire – que je n'ai pas choisi – je travaille sur différentes implantations, je devrai parfois changer d'endroit en 15 minutes. Soit je le fais à pied mais j'arriverai en retard, soit je le fais à mes propres frais. C'est discriminant", s'indigne-t-elle.
Son collègue Raphaël, professeur de néerlandais dans le secondaire supérieur depuis 10 ans, exprime lui aussi sa désapprobation. "On nous met des bâtons dans les roues avec des contrats d'objectifs qui n'améliorent en rien la qualité de l'enseignement", assure-t-il.
J'ai 31 ans et je me retrouverai sans doute sans emploi en fin d'année. Alors qu'il y a des moyens simples de me proposer quelque chose d'autre.
Incertitude et interrogations
Ici, chaque professeur semble pouvoir citer plusieurs mesures qui impacteront directement la qualité de son emploi. Garance, professeure de Latin dans le secondaire inférieur, est particulièrement concernée. "Tant qu'on n'est pas nommé, on n'est pas renouvelé", débute-t-elle. "J'ai 31 ans et je me retrouverai sans doute sans emploi en fin d'année."
L'incertitude, c'est justement l'un des sentiments les plus partagés par les professeurs en ce moment. "C'est ma 15e année, mais je ne sais pas où je serai en septembre. Je ne sais pas si je travaillerai dans deux ou trois écoles, trois ou quatre implantations", explique Alison. "Au bout de 15 ans, c'est usant."
La ministre Glatigny a quand même réussi à se mettre tout le monde à dos, même les parents, les associations de parents, etc. Elle fait l'unanimité dans le sens négatif. C'est fort, en si peu de temps
La professeure d'Histoire regrette aussi un manque de soutien, notamment de la part des Pouvoirs Organisateurs. "Je suis triste que dans les manifestations, il n'y ait pas plus de directeurs d'école et de membres des PO", confie-t-elle. "Cela dit, les directions sont aussi contre certaines mesures. Je n'ai jamais vu ça dans les précédentes législatures", ajoute Raphaël. "La ministre Glatigny a quand même réussi à se mettre tout le monde à dos, même les parents, les associations de parents, etc. Elle fait l'unanimité dans le sens négatif. C'est fort, en si peu de temps", ironise-t-il. "Elle est en train de dégoûter beaucoup de (futurs) profs", ajoute Alison.
Une génération d'élèves "sacrifiée" ?
Les trois professeurs se rejoignent ensuite sur un point en affirmant être victimes d'une "violence institutionnelle", qui s'exprime notamment par la pression et l'injustice qu'ils disent subir. "Le discours qui affirme que l'on ne peut pas faire autrement, qu'il faut faire des économies, est inacceptable", juge Raphaël. "S'il y a bien un endroit où il faut investir, c'est dans l'enseignement."
Enfin, tous s'accordent à dire que le climat actuel aura inévitablement un impact sociétal. "Il y a une ou deux années d'élèves qui seront dans un flou total, avec des parents inquiets derrière. La seule chose que nous, en tant qu'enseignants, pouvons leur répondre c'est qu'on ne sait pas non plus. Toute une génération d'élèves va faire les frais d'une incompétence voire d'une violence institutionnelle. Même les enseignants passionnés par leur métier sont épuisés. Je suis désolée, mais je n'en peux plus", confie Garance, la gorge serrée.