"On est face à un dangereux précédent. Le PS et Ecolo facilitent la montée au pouvoir du Vlaams Belang"
Chaque mercredi, pour la série "Regard de Flandre", La Libre donne la parole à un observateur du Nord du pays pour décoder les temps forts de la campagne électorale. Ce 17 avril, c'est Rik Torfs qui se prête à l'exercice.

- Publié le 17-04-2024 à 15h21
- Mis à jour le 17-04-2024 à 17h24

Cataclysme au sein du gouvernement de la Fédération Wallonie-Bruxelles. Le PS et Ecolo ont réussi leur coup de force. La réforme du décret Paysage sera bien modifiée. Les libéraux, à la manœuvre dans ce dossier, n'ont pas du tout apprécié cette volte-face de leurs partenaires de majorité. Et l'ont fait savoir. "Ce vote est une trahison et une déloyauté, avec l'appui de l'extrême gauche", a commenté le ministre-président Pierre-Yves Jeholet (MR), qui a considéré que son gouvernement était dorénavant en affaires courantes.
Tout ça à moins de deux mois des élections... Les discussions en vue de la formation des différents gouvernements, qui s'annonçaient déjà compliquées, se complexifient encore davantage. La crise politique que tout le monde redoute devient-elle inévitable ? Dans le cadre de son rendez-vous "Regard de Flandre", La Libre a interrogé l'ancien recteur de la KULeuven, Rik Torfs. L'ex-sénateur CD&V analyse la situation explosive au sein de la majorité de la Fédération Wallonie-Bruxelles et revient sur le "retour fracassant" de Conner Rousseau.
Le MR a estimé que le passage en force du PS et d'Ecolo sur le décret Paysage était un véritable "coup de poignard". Faut-il s'attendre à ce que les libéraux et ces deux partis soient incapables de collaborer à l'avenir ? Est-ce un mauvais présage pour l'après-9 juin ?
Il y a toujours une grande différence entre ce que les gens disent avant les élections et ce qu'ils font après. Il ne faut pas se fier à ce qui précède le scrutin. Il y a peu de certitude et beaucoup d'hypocrisie. Ce que je regrette dans ce dossier, c'est que le populisme facile gagne sur le désir d'augmenter la qualité de l'enseignement. Ce n'est pas neuf. Il faut un certain courage pour élever la qualité de l'enseignement, mais c'est nécessaire et ça aide les classes les plus démunies. Or, on constate qu'une coalition soi-disant sociale va à l'encontre de la qualité de l'enseignement. Les socialistes et les écologistes désavantagent finalement surtout les plus démunis.
La ministre de l'Enseignement supérieur, Françoise Bertieaux, a jugé que ce revirement de situation de la part du PS et d'Ecolo était purement électoraliste. Êtes-vous d'accord ?
Je suis tout à fait d'accord. Le manque de courage est parfois la solution la plus facile mais, à long terme, c'est celle qui désavantage le plus la population. Il y a eu un manque de loyauté de la part des socialistes et des écologistes, qui ne va clairement pas faire bonne impression. Les électeurs vont voir les politiques comme des opportunistes qui veulent absolument obtenir un bon score de la façon la plus facile et la plus démagogique. Le système perd en crédibilité auprès du citoyen dans ce genre d'affaire.
Ce que je regrette dans ce dossier, c'est que le populisme facile gagne sur le désir d'augmenter la qualité de l'enseignement
Cette décision du PS et d'Ecolo pourrait donc finalement se retourner contre eux dans les urnes ?
Pas forcément. En Belgique francophone, encore plus qu'en Flandre, il existe un système de clientélisme. Les partis se battent pour satisfaire les désirs directs de leurs "clients". Parfois, cela a pour conséquence d'affecter leur crédibilité sur le long terme. Mais, sur le court terme, cela peut porter ses fruits. Mais la position du MR n'est pas forcément plus défavorable. Il est isolé mais il se donne l'allure d'un parti ferme, qui conserve une certaine continuité dans ses décisions.
Cette séquence donne tout de même l'impression que les décisions justes mais difficiles ne sont pas tellement de mise dans le monde politique actuel.
Pour faire passer leur texte, le PS et Ecolo ont dû s'appuyer sur le PTB. Est-ce que cela en dit long sur leur position par rapport au parti d'extrême gauche ?
On assiste finalement à la dégringolade de l'exclusion des extrêmes. On n'a jamais gouverné avec le PTB en Belgique francophone mais il n'y a jamais eu de refus de principe, de cordon sanitaire. Au sud du pays, il y a beaucoup plus de compréhension à l'égard de l'extrême gauche qu'à l'égard de l'extrême droite. Et ça va mener un jour à la conclusion d'un accord gouvernemental avec le PTB. C'est relativement évident. Bien entendu, on ne pourra pas maintenir alors le Vlaams Belang dans l'opposition en Flandre. Cette collaboration avec le PTB peut faciliter la présence du Vlaams Belang dans le gouvernement flamand. L'entrée de l'un rend l'entrée de l'autre possible. C'est indiscutable.
C'est donc un dangereux précédent de la part d'Ecolo et du PS, qui pourtant sont farouchement opposés à une montée de l'extrême droite au pouvoir ?
Tout à fait. C'est quelque chose qui parait étrange au nord du pays. Les prises de position vis-à-vis de l'extrême gauche sont totalement différentes. En Belgique francophone, on fait la distinction entre l'extrême gauche qui demeure plus ou moins fréquentable et l'extrême droite qui est complètement exclue. Tandis qu'en Flandre, on ne les distingue pas. Quand cela se concrétisera dans des participations gouvernementales réelles, cela aura des conséquences immenses, y compris concernant l'avenir de la Belgique.
En Belgique francophone, le MR veut tout de même traiter le PTB comme le Vlaams Belang et veut écarter tout parti qui s'allierait à l'extrême gauche ou à l'extrême droite...
Le MR se trouve un peu isolé en Belgique francophone. Ça peut être intéressant pour le parti de Georges-Louis Bouchez au niveau fédéral, mais ça peut aussi l'envoyer dans l'opposition. C'est un risque qu'il faut prendre. C'est bien que les libéraux aient cette position ferme à l'égard du PTB et du Vlaams Belang, contrairement aux autres partis. Je comprends davantage cette attitude que celle des autres formations politiques de gauche. Pour le PS et Ecolo, la montée au pouvoir du PTB n'engendrera pas le même danger que celle du Vlaams Belang. Je peux entendre l'argument du racisme, mais il y a d'autres choses qui doivent être prises en compte. Il faut aussi regarder le PTB dans un cadre plus large des droits de l'homme. Les idées d'extrême gauche sont à mes yeux également rejetables.
La N-VA a présenté ses têtes de liste en Wallonie. On retrouve beaucoup de Flamands et peu de personnalités connues au sud du pays. Les nationalistes vont-ils faire un flop ?
Ça ne va pas être un succès. On va analyser en détails le profil des personnalités qui se trouvent sur les listes. Davantage que pour d'autres partis. Il aurait donc vraiment fallu des gens charismatiques, de très haut niveau pour survivre à une telle analyse. A ce niveau-là, ça coince déjà. Ensuite, il y a un problème stratégique. Le fait que la N-VA se présente en Wallonie induit un mécontentement au sein des autres partis du sud du pays. C'est très important pourtant pour la N-VA de chercher des alliés du côté francophone, si elle veut monter au pouvoir au Fédéral. Or, ça n'a pas toujours été une réussite. Bart De Wever est un homme politique de grande qualité. Cela ne se discute pas, il est beaucoup plus intelligent que la plupart des politiques. Mais son caractère rend ses relations avec les autres assez compliquées. Il n'oublie pas facilement ce qu'il s'est passé. A présent, il doit adopter une position plus souple pour faciliter les négociations à venir. Or, la présentation des listes en Wallonie ne va pas du tout dans ce sens. Ce n'est pas un très bon choix stratégique.
Les libéraux font du pied à la N-VA et se distancient de la Vivaldi. Mais, en même temps, Georges-Louis Bouchez estime que Bart De Wever "ne veut que Magnette". Il a parlé d'une vraie "love story". Qu'en est-il ?
De Wever souhaite mettre en oeuvre des négociations entre les deux plus grands partis des deux côtés de la frontière linguistique. L'idée est compréhensible, mais finalement vu la perte de vitesse de la N-VA et du PS dans les sondages, cela devient compliqué. Leur poids n'est plus suffisant pour moderniser le pays. Il est important à présent d'inclure d'autres partis, sans exclure le PS. Je comprends que le MR fasse du pied à la N-VA. Par le passé, les libéraux francophones entretenaient de bonnes relations avec le CD&V de Wouter Beke. Maintenant, Les Engagés et le CD&V s'entendent beaucoup mieux. C'est une opportunité perdue pour le MR. Leur allié plus traditionnel, l'Open Vld, est en chute libre. Il est donc logique que les libéraux francophones pensent aux nationalistes flamands. Sur l'avenir de la Belgique, les deux partis ont peut-être des idées différentes. Mais il y a quand même aussi des points communs, notamment au niveau socio-économique. Donc ça ne me semble pas être une bonne idée que la N-VA se distancie trop du MR.
On a quand même l'impression que Bart De Wever essaie de titiller Georges-Louis Bouchez, notamment avec ses listes en Wallonie. Comment expliquer que leur relation se soit détériorée ?
Ce sont deux personnes très ambitieuses, avec leur propre caractère et leur propre tempérament. Mais leur coopération pourrait être fructueuse. Cela ne signifie pas pour autant que la N-VA doit laisser tomber le PS.
Que penser des débuts de Conner Rousseau dans cette campagne ?
Il a fait un retour fracassant. Il a tout de suite repris le pouvoir. Melissa Depraetere a répété à maintes reprises qu'elle restait la présidente du parti. Mais Conner Rousseau a d'emblée éclipsé Mme Depraetere. On en a encore eu la preuve dans le cadre de l'émission que prépare VTM. C'est lui qui est invité pour représenter Vooruit. Cela montre à quel point les socialistes flamands comptent sur Conner Rousseau et ne veulent pas le perdre. Il reste la figure de proue du parti. Les propos qu'il a tenus sont finalement moins importants pour Vooruit que la possible perte de voix que son absence engendrerait. Les socialistes flamands ont choisi la popularité, même si cela va à l'encontre d'une certaine décence minimale.
Comme prévu, les propos racistes de l'ancien président sont utilisés par ses adversaires. Est-ce que Conner Rousseau ne va pas finalement être un boulet pour Vooruit ?
Oui, c'est vrai. Mais les socialistes ont fait leurs comptes et ils en ont déduit qu'il fallait qu'ils reviennent. C'est un calcul relativement froid et opportuniste, mais c'est la politique...
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