"Les propos de Bart De Wever sont ridicules, personne ne croit à un tel plan"
Chaque semaine pour la série "Regard de Flandre", La Libre donne la parole à un observateur du Nord du pays pour décoder les temps forts de la campagne électorale. Ce mercredi 15 mai, c'est Dave Sinardet qui se prête à l'exercice.

- Publié le 15-05-2024 à 17h31
- Mis à jour le 15-05-2024 à 20h59

"Plus jamais, avec le MR." Les mots prononcés par la ministre de l'Energie, Tinne Van der Straeten (Groen), sont forts. Mais, pas surprenants. La relation entre les libéraux et les écologistes n'a eu de cesse de se dégrader tout au long de cette législature. Mais les deux partis vont-ils réellement pouvoir s'éviter ? Dans le cadre de son rendez-vous "Regard de Flandre", La Libre a fait le point avec Dave Sinardet. Le politologue de la VUB, également chroniqueur pour De Morgen, décrypte les déclarations des Verts et se prononce sur les actuelles pistes pour la formation du prochain gouvernement fédéral.
Tinne Van der Straeten a affirmé qu'elle allait porter plainte contre Georges-Louis Bouchez suite à ses accusations concernant la sortie du nucléaire. Les Verts et les libéraux ont-ils atteint un point de non-retour ?
On est en campagne. Tout le monde cherche un peu à être sous le feu des projecteurs. Il est très clair que Georges-Louis Bouchez, qui cherche l'attention constamment, utilise le dossier nucléaire pour se replacer au centre du débat et pour repréciser que c'est grâce à lui qu'on a changé de direction. On a vu que Tinne Van der Straeten a utilisé la même stratégie de communication que le président des libéraux et en a profité pour avoir un peu de visibilité. Et ça a fonctionné. Groen a pu se profiler comme le parti de la politique sérieuse, constructive et positive face à Bouchez qu'ils accusent de ne mettre que des bâtons dans les roues, de saboter, de faire de la politique comme une brute.
L'écologiste flamande a tout de même affirmé qu'elle ne souhaitait plus collaborer avec le MR au sein d'un gouvernement, suite à cette affaire...
Ce sont en partie des paroles de campagne. Le jour des élections, tout le monde redevient vierge. On entre dans un monde différent. Néanmoins, ici cela va plus loin. Cela reflète aussi une vraie rupture entre les écologistes et Bouchez. Il est clair qu'il y a un vrai enjeu derrière ce dossier. Le dossier nucléaire a donné lieu à beaucoup de communication très dure et polarisante pendant la législature dans un contexte de campagne permanente. Donc alors qu'on est vraiment en campagne à présent, il faut rajouter une couche et on en arrive à des commissions parlementaires et des plaintes juridiques.
Pourtant, certains comme Bart De Wever estiment que l'unique volonté de tous ces partis est de former une Vivaldi II à l'issue du scrutin du 9 juin. Qu'en est-il ?
Ça, c'est la campagne de Bart De Wever. C'est complètement ridicule ! Personne ne croit que les partis de la Vivaldi sont déjà prêts pour la seconde édition. De Wever veut présenter la N-VA comme le seul rempart face à une reconduction de la Vivaldi qui serait déjà en train d'être négociée. C'est logique qu'il veuille communiquer comme ça, mais c'est totalement faux. Quand De Wever dit "c'est la N-VA ou la Vivaldi II", j'aurais tendance à répondre que ce sera effectivement une Vivaldi II mais alors avec la N-VA dedans. Ce sera, comme pour la Vivaldi, un gouvernement avec beaucoup de partis et beaucoup de couleurs. Et la N-VA en fera probablement partie. Evidemment, on ne l'appellera plus la Vivaldi parce que ce ne serait pas possible pour Bart De Wever. Mais c'est une des pistes qui me semblent les plus crédibles au lendemain du 9 juin.
Les francophones sont-ils plus enclins à travailler avec les nationalistes flamands qu'en 2019 ?
Peu de partis veulent encore exclure la N-VA du côté francophone. C'est la grande différence avec le scrutin précédent. Au sein du PS, on a déjà négocié avec les nationalistes en 2020, donc il y a une certaine ouverture. Par contre, un autre parti fait à présent l'objet d'exclusives. En effet, il y a une certaine volonté de se passer des Verts du côté du MR, du CD&V et aussi de l'Open Vld. Notamment à cause du dossier nucléaire, mais aussi du dossier migratoire. Les écologistes sont le seul parti flamand à encore tenir un discours progressiste classique. Toutes les autres formations ont évolué. Sur le climat aussi, les Verts sont de plus en plus isolés. Tant les socialistes que le PTB/PVDA nuancent leur discours à présent en disant qu'il faut que l'aspect social prime. On le voit aussi d'ailleurs du côté francophone et notamment à Bruxelles où le PS se focalise sur un électorat musulman qui n'est pas adepte de la mobilité douce.
On a vu Alexander De Croo venir à la rescousse de Tinne Van der Straeten et contredire son collègue libéral Georges-Louis Bouchez. N'est-ce pas étonnant ?
En soi, ce n'est pas illogique qu'Alexander De Croo défende Tinne Van der Straeten puisque l'attaque de Bouchez remettait en cause la politique gouvernementale de manière générale. En tant que Premier ministre, il est normal qu'il le recadre. En même temps, il y a quelques semaines, il a remercié Georges-Louis Bouchez pour avoir permis de revenir sur la sortie du nucléaire. Quoi qu'il en soit, il est clair que les relations entre MR et Open VLD - et notamment entre Bouchez et De Croo - n'ont pas été très bonnes pendant cette législature. Le président du MR a contribué à miner le gouvernement et donc à miner le Premier ministre. En plus, en venant tout le temps dans les médias flamands,en disant que le gouvernement De Croo prenait les mauvaises décisions, il a renforcé le discours de Bart De Wever qui allait dans le même sens et qui faisait du mal à De Croo. Donc je peux comprendre que De Croo n'ait pas toujours été enthousiaste face au comportement et à la communication de Bouchez.
L'alliance de la famille libérale est-elle donc fragile ?
Récemment, pour des raisons stratégiques, ils ont renoué leur alliance, mais c'est clair qu'il y a eu des tensions. Une entraide libérale peut servir tant à l'Open Vld qu'au MR. Mais il faudra voir jusqu'où cela tient. Les négociations sur la liste commune à Bruxelles n'ont pas été évidentes et ont traîné. La place d'Alexia Bertrand a été longuement discutée. Son cas n'a d'ailleurs pas aidé les relations entre les deux partis.
Vooruit a émis une condition à sa montée au pouvoir: seulement si on fournit un repas sain et gratuit à l'école primaire. Est-ce surprenant de voir le parti adopter une position si tranchée sur le sujet ?
Oui. Mais les conditions pour monter au pouvoir, elles n'existent plus généralement au lendemain du scrutin. Aux élections précédentes, Vooruit et le PS avaient dit qu'ils ne montaient pas dans un gouvernement si on ne ramenait pas la pension à 65 ans. Au moment des négociations, ils n'en ont plus parlé parce qu'ils savaient que ça ne passerait pas. Donc il faut être un peu sceptique sur ce type de déclaration.
Comme cela concerne l'éducation, on parle du gouvernement flamand ici. Et quoi que Vooruit dise, il sera de toute façon présent au sein de l'exécutif. Sauf si le Vlaams Belang monte au pouvoir. Mais on sait très bien qu'il y a déjà une sorte d'accord implicite entre N-VA et Vooruit en vue de la formation d'un gouvernement flamand.
Il ne faut donc pas y voir une façon pour les socialistes flamands de placer une exclusive vis-à-vis du CD&V ou de la N-VA, qui sont contre cette mesure...
Non. On ne pourra de toute façon pas faire de gouvernement flamand sans la N-VA. D'ailleurs, en 2019, Vooruit a préféré la N-VA à Groen. Conner Rousseau a fait beaucoup d'effort pour faire le "matchmaker" entre Bart De Wever et Paul Magnette. C'était son objectif, mais ça n'a pas marché. Les relations entre les écologistes et les socialistes en Flandre sont pires que jamais. A tel point qu'à Anvers, les deux partis ne s'allient pas alors que la logique voudrait qu'ils forment une liste commune pour obtenir le mayorat et, au moins, davantage peser face à la N-VA.
Quand on compare les propositions des différents partis, une coalition semble naturelle en Wallonie: celle surnommée "la FGTB", regroupant le PS, Ecolo et le PTB. Les socialistes et écologistes pourraient-ils monter au pouvoir avec l'extrême gauche ?
Il faut peut-être inverser la question. Le PTB veut-il monter au pouvoir ? Jusqu'ici, la réponse est non, selon moi. En tous les cas, en 2019, c'était très clair qu'il ne voulait pas entrer dans un gouvernement. Le Vlaams Blok a longtemps adopté ce comportement. Mais le Vlaams Belang est actuellement dans une stratégie tout à fait différente. Déjà en 2019, il voulait vraiment monter au pouvoir. Il essaie de rompre le cordon sanitaire qui l'entoure. Tandis que le PTB érige un cordon sanitaire autour de lui. Le parti de Raoul Hedebouw ne veut pas monter au pouvoir. Ironiquement, il a plus de possibilités d'entrer dans un gouvernement que le Vlaams Belang. Le PS et Ecolo ne s'opposent pas forcément à collaborer avec le PTB. Ils ont même essayé en 2019. Ils pourraient recommencer. Peut-être pour les forcer à quitter l'opposition et à montrer que les discours simplistes ne fonctionnent pas une fois au pouvoir. Mais il faut noter aussi que sur le fond, pas mal de socialistes et d'écologistes préféreraient s'allier à l'extrême gauche, s'ils devaient choisir entre MR et PTB.

Quand Raoul Hedebouw dit, encore ce mercredi matin, sur LN24, qu'il est prêt à entrer dans un gouvernement, vous ne le croyez pas ?
Je ne suis pas dans sa tête. La stratégie d'un parti peut évoluer. Mais jusqu'ici, il n'a pas montré de signe en ce sens. En 2019, la stratégie du parti était très clairement de ne pas monter au pouvoir. J'ai l'impression que les propos de Raoul Hedebouw sont surtout une manière de contrer le discours typique du PS, qui rappelle sans cesse que le PTB ne veut pas prendre ses responsabilités. Il est logique que le président du parti d'extrême gauche dise que c'est faux. Mais ça ne prouve pas qu'il va concrétiser ses dires après le 9 juin. On ne peut toutefois pas l'écarter. Ce serait un tournant stratégique important. En même temps, le contexte budgétaire actuel ne semble pas être le plus propice à une montée au pouvoir du PTB. La situation notamment au sud du pays est assez catastrophique. On va vers des nouvelles règles budgétaires européennes, où la Belgique risque d'être fortement sanctionnée. Il faudra quand même faire certaines économies.
Raoul Hedebouw a tout de même regretté que l'on place son parti sur un même pied d'égalité que le Vlaams Belang et que certains évoquent un cordon sanitaire qui s'appliquerait également au PTB...
Il existe deux dimensions au cordon sanitaire qui s'applique au Vlaams Belang. Tout d'abord, il y a le fait qu'il s'agit d'un parti raciste, qui prône la discrimination, qui ne respecte pas certains points de la déclaration des droits de l'homme. A ce niveau, on ne peut pas dire que le Vlaams Belang et le PTB sont similaires. On ne retrouve pas, dans le programme de l'extrême gauche, des propositions qui sont discriminatoires à l'égard d'une partie de la population. Par contre, l'autre dimension du cordon sanitaire, qui cible le fait que le Vlaams Belang est un parti antidémocratique, peut s'appliquer au PTB. On reproche au Vlaams Belang d'avoir des tendances autoritaristes, d'avoir des sympathies pour des régimes dictatoriaux du passé ou d'autres pays. On retrouve donc des similitudes avec le PTB, qui a très longtemps soutenu Mao, Staline, Pol Pot... C'est vrai qu'ils ont délaissé officiellement ces tendances en 2008 mais même aujourd'hui leur position sur la Chine reste particulière. Cette tendance antidémocratique est bien présente dans l'histoire du Vlaams Belang et du PTB.