"Une rumeur court quant à une alliance déjà formée en vue des élections et on note une absence lourde de sens"
Chaque semaine pour la série "Regard de Flandre", La Libre donne la parole à un observateur du Nord du pays pour décoder les temps forts de la campagne électorale. Ce mercredi 8 mai, c'est Stefaan Walgrave qui se prête à l'exercice.

- Publié le 08-05-2024 à 17h32
- Mis à jour le 10-05-2024 à 17h16

Les échanges entre les politiques ne sont pas toujours les plus cordiaux. Et cela est d'autant plus vrai en campagne. Chacun tente de dénigrer son adversaire, de démonter son programme et ses propositions. Le champion toute catégorie de ces attaques ? Le président de la N-VA, Bart De Wever. Incontestablement. Depuis plusieurs semaines, le leader des nationalistes tire à boulets rouges sur toute formation politique qui n'est pas la sienne. Mais à quel prix ? Dans le cadre de son rendez-vous Regard de Flandre, La Libre a interrogé Stefaan Walgrave. Le politologue de l'UAntwerp revient sur les derniers grands faits de campagne de ces derniers jours.
Vooruit a proposé 20 milliards d'euros d'économies, d'impôts et de réformes lors de la prochaine législature. Est-ce surprenant de la part des socialistes de se montrer plus stricts sur le budget du pays ?
Vooruit est le parti flamand qui s'est le plus repositionné ces dernières années. Que ce soit sur le plan socio-économique ou sur le plan culturel, la formation de Melissa Depraetere a opéré un mouvement vers la droite ou le centre, tout en conservant l'esprit de la gauche. Les socialistes flamands jouent sur les deux axes. On le voit aussi au niveau de leurs prises de position sur la migration ou sur la criminalité. On peut presque dire qu'en Flandre, Vooruit occupe la position centrale du CD&V.
Vooruit reste à gauche, mais est beaucoup moins à gauche que le PS. On a clairement observé, entre 2019 et 2024, que les deux partis socialistes se sont éloignés l'un de l'autre. Le PS n'a pratiquement pas évolué et reste un parti très implanté à gauche.
Vu sa meilleure forme dans les sondages que Vooruit, le PS développe-t-il une stratégie davantage payante ?
Conner Rousseau est passé de parfait inconnu à troisième personnalité politique préférée des Flamands. Il a vraiment propulsé son parti vers le haut dans les sondages. La chute actuelle de Vooruit n'est pas vraiment liée à son repositionnement idéologique, mais plutôt au fait que Rousseau n'est plus le président du parti. Cette affaire de racisme qui a frappé Rousseau a fait beaucoup de mal à la formation politique.
Le PS et ses prises de position parfois proches de celles du PTB semblent tout de même irriter au nord du pays…
On aurait pu s'attendre à ce que le PS, dont la principale menace est le PTB, prenne un virage à gauche toute. Les partis ont tendance à se rapprocher de leur challenger pour contrer sa montée en puissance. Mais ça n'a pas été le cas. Et c'est surprenant ! En réalité, le PS est resté camper sur ses positions entre 2019 et 2024, selon nos données. Les socialistes n'ont pas tenté d'être plus à gauche que l'extrême gauche. Ils sont restés sur des positions plutôt gaucho-centristes au niveau socio-économique. La question est de savoir si ça leur a fait du bien. On voit tout de même des signes de relâchement en Wallonie. C'est très léger, mais tout de même là. Mais le parti de Paul Magnette reste fort.
On voit le PS placer aussi la sécurité au centre de sa campagne, notamment à Bruxelles. Est-ce que cela vous étonne ?
Non, ce n'est pas une première. Louis Tobback en avait aussi fait un thème de campagne à l'époque. Il faut voir cela comme la sécurité au sens large, non seulement vis-à-vis de la criminalité, mais aussi en termes d'existence et de revenus. Et puis, les socialistes mettent en avant le fait que ceux qui souffrent le plus de la criminalité, ce ne sont pas les personnes les plus riches. Ce sont les quartiers les plus pauvres qui sont davantage pénalisés. Il est donc logique que la gauche mène cette lutte ferme contre la criminalité. On l'observe également dans d'autres pays.
Mardi matin, Paul Magnette a encore attaqué le MR sur sa position sur Gaza et sur son refus de reconnaître l'État de Palestine. Est-ce que cela peut faire perdre des plumes aux libéraux ?
Quelle importance aura Gaza dans le choix des Belges le 9 juin ? Même si on voit des manifestations éclater dans les universités pour défendre la Palestine et même si on sent que le sujet attire de plus en plus l'attention, je doute que cela influencera beaucoup les votes. Il s'agit de prises de position assez symboliques. Mais ce ne sont pas des questions qui jouent sur le portefeuille des Belges. Tout cela se passe très loin.
À Bruxelles, le MR a rencontré quelques difficultés suite à ses prises de position sur le sujet dans certains quartiers…
La question est de savoir combien de voix décroche le MR dans ces quartiers à l'heure actuelle. Je suppose que ce n'est pas beaucoup. Bien sûr, les politiques ressentent dans leurs contacts quotidiens pendant la campagne l'hostilité ou l'approbation par rapport à leurs positions. Et il est possible que, dans les quartiers où vit une importante population musulmane, les candidats MR sont moins bien accueillis. Mais si l'on regarde dans la population dans son ensemble, le sujet ne prend pas le dessus sur toutes les autres considérations plus concrètes.
Ecolo et Groen rencontrent quelques difficultés dans la campagne. Les Verts sont-ils en train de passer à côté de cette élection ?
Les Verts sont un peu sur la défensive. Ils étaient au gouvernement et ont apparemment un peu trahi leurs principes dans le cadre de quelques dossiers cruciaux comme le nucléaire. Groen est très attaqué ces derniers jours par Bouchez dans les médias flamands sur ce thème. Il est question de manipulations et de mensonges. Les écologistes se retrouvent dans la même situation qu'en 2004. Ils étaient au pouvoir et puis ils ont été critiqués par tous les autres partenaires. On a décrit les Verts comme étant un parti avec lequel on ne peut pas faire de compromis, un parti de fondamentalistes. Ecolo bénéficie d'une image très négative, très radicale, en Flandre, dont pâtit Groen puisque les deux partis veulent se présenter comme une même famille politique.
Groen est donc sur la défensive et attaqué de toutes parts. Bart De Wever a été jusqu'à dire que leur idéologie était la pire qu'il puisse imaginer… La situation est donc compliquée pour le parti écologiste. Contrairement à ce qui se passe en Wallonie, où la droite critique tant Ecolo que le PS, au nord du pays, c'est surtout Groen qui est visé par la droite, pas Vooruit.
Groen semble plutôt absent dans cette campagne…
Je ne dirais pas ça. Ils sont probablement aussi présents qu'avant. Ou du moins ils communiquent autant qu'avant. Il faut voir aussi ce que l'on considère comme la campagne : ce qui se passe sur les réseaux sociaux ? Les affiches ? Les médias ? Par contre, il est clair que l'environnement et le climat qui sont le fer de lance de Groen occupent une place beaucoup moins importante dans la campagne. En 2019, c'était différent, de nombreuses manifestations pour le climat étaient organisées, on sentait un réel intérêt. À présent, les Belges s'intéressent surtout au volet socio-économique et à la migration. Or, ce sont des domaines où Groen et Ecolo sont beaucoup moins présents, crédibles. En d'autres termes, la situation actuelle n'est pas vraiment favorable aux Verts.
Bart De Wever tire dans tous les sens dans cette campagne. Sera-t-il encore possible pour lui de trouver des partenaires pour former une éventuelle coalition au lendemain du 9 juin ?
Le président de la N-VA est meilleur en campagne qu'en négociations. Il excelle à mettre en évidence les différences avec les autres partis, à critiquer tout le monde. Il est très fort. Mais très agressif. Il est clair que ça ne va pas aider le parti pour la suite. La N-VA ne s'est jamais vraiment investie dans la préparation de la formation du gouvernement. Créer des liens, échanger, préparer le terrain… Bart De Wever ne le fait presque pas. Une rumeur court quant à une alliance du CD&V, des Engagés, du MR et de l'Open Vld. Ils auraient formé une sorte de coalition centriste. Le fait que la N-VA n'est pas mentionnée en dit long. Ce parti pourrait parfaitement s'aligner avec les quatre autres en termes de contenu. Le problème n'est donc pas là. Mais plutôt dans la façon dont la N-VA fait campagne, qui est très conflictuelle.
Cela a toujours été le cas, mais j'ai l'impression que c'est encore plus fort qu'avant. On observe une sorte de fatigue, de frustration et de déception dans les déclarations de De Wever, qui ne fait qu'accroître la distance avec les autres formations politiques, au lieu de la réduire. La N-VA s'isole encore plus qu'auparavant. Après, il faut aussi souligner que ce parti n'a pas de partenaire naturel. Le PS a Vooruit, le MR a l'Open Vld, les Engagés ont le CD&V, mais la N-VA n'a personne de l'autre côté de la frontière linguistique. La situation est donc quoi qu'il arrive plus compliquée pour la formation de Bart De Wever au moment de trouver des partenaires. C'est un vrai désavantage.