"Quand Paul Magnette passe à la télévision flamande, il change soudainement de discours"
Chaque semaine pour la série "Regard de Flandre", La Libre donne la parole à un observateur du Nord du pays pour décoder les temps forts de la campagne électorale. Ce mercredi 22 mai, c'est Rik Van Cauwelaert qui se prête à l'exercice.

- Publié le 22-05-2024 à 19h05
- Mis à jour le 22-05-2024 à 19h06
Dans deux semaines, les Belges se rendent aux urnes. Alors, autant dire que les politiques ont mis un coup d'accélérateur à leur campagne. Sur les réseaux sociaux, dans les médias, dans les rues... Ils sont partout ! Et puis, on en a même vu certains d'entre eux dans un château en Wallonie manger un spaghetti. Filmées par les caméras de VTM, dans le cadre de l'émission Het Conclaaf, sept personnalités politiques ont accepté de vivre ensemble pendant trois jours. Le premier épisode, diffusé jeudi dernier, a connu un record d'audience. Et a fait beaucoup parler. Surtout sur la posture de Bart De Wever (N-VA), qui a ridiculisé le président du Vlaams Belang, Tom Van Grieken. Mais en ressort-il vraiment gagnant ? Dans le cadre de son rendez-vous "Regard de Flandre", La Libre a interrogé l'éditorialiste et chroniqueur politique Rik Van Cauwelaert. Celui qui a longtemps dirigé le magazine "Knack" décrypte la stratégie des deux plus grands partis flamands et revient sur la façon dont le PS a retourné sa veste sur le plan Good Move.
On discute beaucoup d'une potentielle alliance entre le PS et la N-VA. Pourtant, Paul Magnette l'a dit ce week-end dans la DH, il fera tout pour éviter la N-VA dans un gouvernement. Faut-il le croire ?
Non. Paul Magnette sait très bien qu'il ne va pas l'éviter. Il suffit de regarder les sondages pour le comprendre. Même si la N-VA retombe en dessous de 20%, il faudra bien que les socialistes traitent avec les nationalistes. Mais il est certain qu'il est bien vu de tenir ce discours du côté francophone. A Bruxelles, Ahmed Laaouej a été jusqu'à laisser entendre qu'il n'y avait pas de différence entre la N-VA et le Vlaams Belang. C'est un jeu électoral : les socialistes gonflent les muscles. Mais il ne faut rien voir de plus. Le 10 juin au matin, on sera dans un autre monde.
Bart De Wever a affirmé avoir été très loin dans ses négociations avec les socialistes en vue d'une réforme de l'Etat, lors du précédent scrutin. Pourtant, Paul Magnette affirme à présent qu'il s'oppose à la vision confédérale de la Belgique portée par la N-VA...
C'est vrai que Bart De Wever a été loin. Surtout dans le sens où il a promis beaucoup d'argent. Il était prêt à acheter un accord. Mais je ne pense pas qu'il va à nouveau proposer cela. Vu le déficit budgétaire actuel, il y a peu de chance qu'il fasse cette offre une seconde fois.
Quant à Paul Magnette, il hausse le ton. Il dit qu'il n'ira jamais vers le confédéralisme. Mais il y a déjà des éléments confédéralistes dans la Constitution belge. L'article 35, que les socialistes eux-mêmes ont aidé à faire passer, permet de décider ce que l'on fait encore ensemble et ce qui revient aux communautés.
L'autre question que tout le monde se pose concerne la possible alliance du Vlaams Belang et de la N-VA. On a pu voir les deux présidents de parti, Tom Van Grieken et Bart De Wever, débattre dans l'émission Het Conclaaf, et une chose est sûre, ce n'est pas le grand amour...
Non. D'ailleurs, Bart De Wever s'est comporté comme le pape dans cette émission. Il daignait à peine répondre à ce que disait Tom Van Grieken. Evidemment, c'est un show télévisé avant tout. C'est l'électeur le 9 juin qui va trancher et distribuer les cartes. Et tout dépendra du score du Vlaams Belang. S'il monte jusqu'à 26 ou 27% et que la N-VA descend sous la barre des 20%, il va y avoir inévitablement une discussion à l'intérieur du parti nationaliste. Mais si le score du Vlaams Belang a été surestimé dans les sondages, cela facilitera les choses pour Bart De Wever. D'ailleurs, il ne faut pas oublier qu'il a déjà en tête une deuxième élection, qui est encore plus importante pour lui, à savoir les communales. Il veut absolument rester bourgmestre d'Anvers.

Un seul épisode de "Het Conclaaf" a été diffusé, mais il semblerait déjà que c'est le président de la N-VA qui ressort gagnant de cette émission...
Le président de la N-VA y donne l'impression que rien ne peut lui arriver. Il est important de noter que cette émission a été enregistrée en avril. Il faudra voir ce que disent les sondages à présent... En tous les cas, il se présente déjà comme celui qui distribuera les cartes le 10 juin.
Face à lui, Tom Van Grieken paraissait fragilisé, peu confiant...
Il joue un peu le Calimero. Il sait que ça lui rapporte d'être maltraité par tous les autres. Les gens se demandent pourquoi tant d'acharnement face à un garçon qu'ils estiment gentil. J'entends souvent cette réflexion. Quand j'ai été acheter les journaux le lendemain matin, j'ai entendu certaines personnes critiquer Bart De Wever. Ils le trouvaient prétentieux. Donc cette posture ne lui a pas forcément fait du bien. Et Tom Van Grieken en est conscient et en joue. C'est pour ça qu'il prenait un peu la position de la victime face à Bart De Wever. Il ne faut pas le sous-estimer. Mais son parti est faible. Si jamais ils sont appelés à gouverner, je me demande quels seront leurs ministres et qui occuperaient leurs cabinets.
L'autre surprise vient de Conner Rousseau. Il s'est fait plutôt discret et s'est montré prudent. Bien loin de ce qu'on a connu de lui. Est-ce volontaire ?
Il joue un peu un personnage. Il veut se montrer particulièrement désolé, il veut se faire excuser et ne cesse de dire qu'il a mal agi. Il trouve qu'il faut dorénavant davantage parler du fond et pas de son personnage. Et qu'est-ce qu'il fait ? Il poste une photo de lui en caleçon dans sa salle de bain, en train de poser comme si c'était un top model. Dans un slip Calvin Klein. C'est du narcissisme à tout-va. Il va avoir du mal à se faire prendre au sérieux.
Le PS bruxellois semble hésitant vis-à-vis de Good Move. Ahmed Laaouej a descendu le plan, Philippe Close lui s'est montré plus nuancé. Les socialistes ne sont-ils pas en train de se tirer une balle dans le pied ?
Pour le PS, on est un peu passé en mode damage control. Ils veulent réduire les dégâts. Ils sont tombés à la troisième place à Bruxelles dans les sondages, ils essaient donc de sauver les meubles. Ils ont gaffé avec le plan Good Move, qu'ils ont essayé de mettre en place dans différentes communes, mais sans tenir compte des spécificités de chacune d'entre elles et sans véritable concertation. Ils ont sous-estimé l'impact des décisions prises. Ils ont coupé des rues du jour au lendemain et cela a mis à mal beaucoup de petits commerçants. Ces gens sont nerveux et se rendent compte que ce plan a été mal pensé. Maintenant, le PS essaie de se distancer de ces décisions et charge les écologistes. D'autant plus qu'Ecolo n'a pas fait une forte impression à Bruxelles. Monsieur Maron a pris des décisions un peu loufoques.
Des politologues ont passé au crible les réponses données au Test électoral de La Libre et de la RTBF. L'évolution la plus spectaculaire est sans aucun doute la droitisation du MR. Comment expliquer ce phénomène si marqué ?
Le fond électoral ! Il n'y a pas d'extrême droite du côté francophone. La voix populiste est un peu accaparée par le PTB. Mais le PTB se tait sur certains phénomènes de société comme la migration et l'insécurité. C'est dans ce vivier-là que Bouchez va pêcher. C'est presque normal qu'il profite de l'absence totale de ce discours du côté francophone. Et la N-VA, avec ses listes en Wallonie, n'est pas armée pour surfer sur cette vague. Elle ne peut pas compter sur des personnages assez crédibles. Et cette droitisation du MR n'a rien de neuf. A un certain moment, Jean Gol avait également viré très à droite dans son discours sur l'insécurité et la migration.
Quand on voit l'évolution du parti, il semble improbable de revoir le PS ou Ecolo gouverner avec le MR...
On dit ça, mais on va voir ce qu'il sera possible de faire le 10 juin. J'ai l'impression que le MR ne va pas se laisser pousser dans l'opposition du côté wallon. Et encore moins à Bruxelles, où les libéraux sont, en tous les cas dans les sondages, donnés gagnants. En plus, la formation d'un gouvernement dans la capitale pourrait être compliquée vu les scores du Vlaams Belang et de la N-VA.
Quand Georges-Louis Bouchez dit qu'il veut plus de riches en Belgique, pas plus de pauvres, n'est-ce pas un discours trop clivant qui dessert le parti à quelques semaines du scrutin ?
Ça, on ne le saura qu'après les élections. Si jamais le MR triomphe à ce scrutin, on dira que cette façon de communiquer était géniale. Si pas, on dira que Bouchez a été trop clivant. Et c'est vrai. Mais c'est ce que le président du MR veut, c'est sa façon de jouer la partie. Mais il n'y a personne qui l'arrête, on le laisse faire. Le seul qui s'est opposé à lui, c'est Jean-Luc Crucke. Et il a rejoint la formation politique qui joue sur le bon sens, Les Engagés. Je crois d'ailleurs que c'est ce parti qui va créer la surprise du côté francophone. Peut-être même aussi du côté flamand, avec le CD&V. Ils rassurent un peu les gens.
Depuis le début de la campagne, on n'a eu de cesse de reprocher au PS sa "gauchisation". Pourtant, selon cette étude, le parti de Paul Magnette a gardé une position assez stable. Comment expliquer cette impression erronée ?
C'est à cause de la pression du PTB et de la campagne menée par le PS pour contrer l'extrême gauche. On se réjouit d'ailleurs de voir les ténors du PS venir à la télévision flamande, parce qu'on constate que le discours est beaucoup plus nuancé quand ils parlent au nord du pays que quand ils prennent la parole au sud. Quand Magnette évoquait la semaine des 32 heures, il avait tout à coup adouci son discours en Flandre. Ça ne devait plus être une mesure à instaurer immédiatement, mais plutôt à penser sur le long terme. C'est la même chose avec Thomas Dermine. Quand je le lis dans la presse francophone, je me demande s'il croit à ce qu'il dit.
Pourquoi cette différence de discours des socialistes ?
Ils savent que les Flamands portent un regard différent sur leur programme. Mais cela prouve aussi qu'une fois que les discussions auront commencé au lendemain du 9 juin, les socialistes ne vont pas camper sur leurs positions. On l'avait déjà observé en 2019 d'ailleurs. Ils avaient dit qu'ils allaient faire passer la pension de 67 à 65 ans. Et ils ne l'ont pas fait. Le PTB ne cesse d'en jouer.